Face à la crise
Sarkozy : « Colère renforcée ! »
Il est 20 heures, dans la petite salle de réunion de l’union départementale CGT de Seine-Saint-Denis. On a allumé le poste de télé à l’avance, l’engin doit chauffer un peu… En attendant
« Sarko », expression libre. « À vrai dire je n’attends rien », lance Augusta. L’assistante sociale évoque la casse du service public, « la taille dans les
budgets ». « Ce qu’il devrait annoncer, c’est un coup de pouce pour les salaires. » Autour de la table, les quatre autres personnes approuvent. Et ça fuse : « Il
faudrait aider les PME plutôt que les grands groupes » ; « on ne peut pas subventionner les entreprises sans contreparties » ; « il faut que l’État entre dans les
banques » Mais une seule mesure trouve grâce aux yeux de Fabrice : « Augmenter les salaires ! C’est la chose à faire, c’est ce qu’attendent tous les collègues ! C’est
ça qui va relancer la machine et de toute façon, on n’en peut plus ! » Son salaire ? 1 200 euros par mois. « À deux, on touche 2 000 euros. Tous les mois, c’est 500 euros de
découvert à la banque… »
On a failli rater le début. Chacun fait effort pour écouter attentivement. Mais c’est difficile de se contenir.
Marie-France est la première à craquer : « Alors cette crise, elle est venue du ciel ? Et lui, il n’y est pour rien peut-être ? Lui, lui, lui, tout commence avec
lui ! » Les autres suivent. Patrick : « C’est travailler plus pour gagner moins ! » Fabrice : « Le plein-emploi qu’il nous promet, c’est tout le monde
qui travaille… deux heures ! »
« Au SMIC, tu ne peux même pas te loger ! »
Une heure et demie de réactions, de commentaires, d’interjections. Avec quelques sommets. Quand Nicolas Sarkozy désigne comme « classes moyennes », ceux qui gagnent le SMIC.
Indignation : « Au SMIC, tu ne peux même pas te loger ! », lance Fabrice. « C’est comme ça qu’il voit la société ? », tonne Rodolphe. Autre moment de
brouhaha, quand le président de la République prétend que lorsqu’on finance un chantier, ce sont des dépenses pour quelques mois, mais que lorsqu’on embauche un fonctionnaire, c’est pour
quarante ans. « Parce que demain il n’y aura plus d’enfants à l’école ? Il n’y aura plus personne à soigner ? », s’indigne Rodolphe. Autre sommet de crispation, quand
Nicolas Sarkozy affirme que les dirigeants d’entreprise qui travaillent bien méritent d’être bien rémunérés. « Et nous ? », s’exclament-ils avec un bel
ensemble.
« Ça ne va rien changer du tout »
Alors ? « Il n’a rien dit ! » L’avis est unanime. « Ça ne va rien changer du tout, lance Fabrice. Il va débloquer des milliards pour le patronat au lieu de les utiliser
pour les salaires. Il a pris la manifestation pour une plaisanterie et ne répond à rien. Il ne dit rien pour les gens qui ne s’en sortent pas, c’est honteux. » « Il n’a rien avancé de
concret sur ce qu’on attendait, renchérit Marie-France. Par contre, la seule mesure précise, c’est la suppression de la taxe professionnelle. Là, pas de langue de bois, pour faire des cadeaux
aux patrons, il y va franco. Mais sur le social, on va discuter le 18 février, on va voir, c’est flou, il n’y a rien de chiffré… »
« Il nous a enfumés »
« Il est égal à lui-même, il nous a enfumés, remarque Patrick. Encore une fois, il oppose public et privé. Je crains que ça marche. Tous les salariés du privé aimeraient que leurs enfants
travaillent dans le public mais pensent qu’il y a trop de fonctionnaires. » Rodolphe n’est pas d’accord. « Ca ne passe pas. C’est le langage dogmatique d’une droite dure. Les réformes
vont continuer à tout casser. » Augusta pense que l’émission ne va rien désamorcer. « Il confirme ses orientations. Il a ironisé sur la manifestation du 29, ça ne peut que renforcer
la colère. Les chercheurs, les étudiants sont dans la rue et il botte en touche. C’est effarant. Il continue sans bouger de son cap, il n’a rien compris, c’est
insupportable ! »
« Les gens sont exaspérés »
Tous s’attendent à une aggravation de la situation économique et sociale. « Il commence à fatiguer tout le monde, et ça peut même déraper, prévient Rodolphe. Aujourd’hui, les
revendications sont basiques mais vitales, se nourrir, avoir un toit. » « Oui, il y a de la colère, nuance Marie-France. Mais pas vraiment de désespoir. Avec toutes ses réformes en
même temps, on était comme un boxeur sonné. Mais maintenant les gens ne sont plus sonnés. Ils sont exaspérés. » Pour tous, la même urgence : gagner sur les salaires. Espérant que les
syndicats unis décident « un nouveau 29 janvier » : « Il y a de la marge pour élargir le rapport de force. »
Olivier Mayer
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