Les chômeurs dans l’étau de Pôle emploi
Fusion . Lancé en même temps que l’« offre raisonnable d’emploi », le regroupement des ANPE et ASSEDIC vise un contrôle accru des demandeurs d’emploi. Décryptage.
« Mesure phare » du gouvernement, censée incarner sa prétendue efficacité en matière de lutte pour l’emploi, la fusion ASSEDIC-ANPE en un Pôle emploi est de ce point de vue un vrai
fiasco. Plusieurs journées de grève (dont l’une suivie à 60 % le 1er décembre) ont montré la fronde des agents invités malgré eux à fusionner. Et, préparé dans la précipitation, le
démarrage effectif de Pôle emploi début janvier a été marqué par un couac informatique venant grossir les dizaines de milliers de dossiers de chômeurs en attente de traitement, du fait du
sous-effectif aux ASSEDIC et de la remontée du chômage. Malgré ces remous, l’essentiel reste : la fusion aura bien lieu et, derrière l’objectif de « simplifier » la vie des
chômeurs affiché par le gouvernement, se cache au contraire celui d’augmenter la pression vers le retour à l’emploi.
Quel est l’objectif réel du gouvernement ?
On se doute bien que le gouvernement ne s’est pas lancé dans une réforme d’une telle ampleur pour « simplifier » la vie des chômeurs, comme il l’affirme. Remis en mai dernier au
gouvernement, le rapport Boulanger sur la fusion expliquait clairement les finalités réelles d’une telle opération.
Jusqu’à présent, le chômeur était d’un côté suivi, conseillé et contrôlé par l’ANPE sur sa recherche d’emploi, de l’autre indemnisé (s’il remplissait les critères) par les ASSEDIC. La fusion des deux institutions consiste à réunir ces deux missions « en une même main », afin de décupler l’efficacité des pressions sur les chômeurs pour accepter les emplois au rabais, ce que Boulanger appelle pudiquement « accélérer le retour à l’emploi ». De ce point de vue, la fusion ne peut se comprendre qu’en lien avec l’entrée en vigueur concomitante de la loi sur les « droits et devoirs des demandeurs d’emploi », qui depuis octobre permet la radiation pour deux mois d’un chômeur qui refuse deux « offres raisonnables d’emploi ». En réduisant les marges de manoeuvre des chômeurs, les patrons gagnent une main-d’oeuvre à moindre coût et limitent les dépenses de l’assurance chômage financée par leurs cotisations.
Aspect secondaire mais non négligeable, la fusion permettra de réaliser des économies. En octobre 2007, Bercy
estimait que l’opération serait « coûteuse à court terme » (400 millions d’euros selon les Échos), mais qu’elle « devrait se traduire par des économies d’échelle à plus long
terme », notamment par « rationalisation et diminution du nombre d’implantations ». De son côté, le patron de l’ANPE, Christien Charpy, estimait à 4 500 ou 5 000 le nombre
d’emplois « libérés » par la mutualisation de tâches. Il a garanti aux syndicats le maintien des effectifs pour 2009 seulement, ce qui laisse craindre une diminution par la
suite.
Quelles conséquences pour les agents ?
La fusion entraîne une forte déstabilisation pour les personnels des deux institutions, inquiets de leur avenir. Les 28 000 agents ANPE, à statut public, devront dans quelques mois choisir
entre garder leur statut (avec la crainte d’une perte d’évolution) et passer en contrat de droit privé, sous la convention collective en cours de négociation. De leur côté, les 14 000 agents
ASSEDIC craignent une perte d’acquis, notamment salariaux.
Mais la plus grosse inquiétude concerne le métier. Des doublons pourront entraîner des reconversions forcées, et
surtout les agents ANPE doivent apprendre le métier d’agent ASSEDIC, et vice-versa. Alors que ces métiers, de nature très différente, nécessitent plusieurs mois d’apprentissage, la direction de
Pôle emploi prévoit entre trois et sept jours de formation. D’où la crainte de ne pas savoir répondre correctement aux demandes des chômeurs, et de voir les tensions se multiplier, notamment
sur la question sensible de l’allocation. Les agents appréhendent et rejettent aussi la mission de flicage qui leur est assignée avec la mise en place de l’offre raisonnable
d’emploi.
Une simplification pour les chômeurs ?
Les rapports des chômeurs seront plus simples avec un seul interlocuteur, Pôle emploi, qu’avec les deux institutions qu’il remplace, mais ils ne seront pas plus faciles pour autant. Pendant les
longs mois de fusion progressive, les chômeurs subiront sans doute de nombreux dysfonctionnements liés à la réorganisation des services. Au-delà, l’application de l’offre raisonnable d’emploi,
avec sanctions à la clé, annonce un durcissement des relations, le chômeur étant placé en position d’accusé. Les pressions seront plus fortes pour l’orienter vers les secteurs « en
tension » comme l’hôtellerie restauration et le bâtiment. « On peut avoir une action intensive envers les employeurs qui ont des emplois non pourvus », déclarait ainsi début
janvier Christian Charpy, patron de Pôle emploi.
À cela s’ajoute un bouleversement technique important : pour des raisons de productivité, Pôle emploi compte développer l’accueil téléphonique des chômeurs, aux dépens de l’accueil physique spontané. En clair, le chômeur devra régler le plus de problèmes possible en contactant une plate-forme téléphonique (39 49), et s’il veut rencontrer un agent, il devra prendre rendez-vous. Les syndicats dénoncent une « mise à distance » du chômeur, qui déshumanise et fait perdre tout son sens au métier d’« accompagnement ». Les publics les plus fragiles, notamment les personnes maîtrisant mal le français, seront les grands perdants.
Fanny Doumayrou
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