« Pour la pénitentiaire, mieux vaut dix suicides qu’une évasion »
Prison . Patrick Marest, délégué général de l’Observatoire international des prisons (OIP), tire la sonnette d’alarme après le onzième suicide de détenu en 2009.
Après le décès par pendaison d’un détenu à la maison d’arrêt de Douai (Nord) et d’un autre à Écrouves (Meurthe-et-Moselle), on vient de dépasser, à la mi-janvier, la barre symbolique des dix
suicides en prison pour 2009. Une situation qui préoccupe Patrick Marest, délégué général de l’OIP. Entretien.
Onze suicides en à peine quinze jours, est-ce du jamais-vu ?
Patrick Marest. C’est en tout cas exceptionnel, d’autant que, s’il y a bien des périodes plus propices que d’autres au suicide, le début de l’année n’en est pas une. Après les 115 suicides en
2008, cela augure donc mal de ce que sera 2009. Sans parler de la mortalité hors suicide dont nous ne savons rien pour 2008. Un silence qui, lui aussi, n’augure rien de bon puisque, si, en
2007, on a recensé 103 décès hors suicide, au premier trimestre 2008, on en comptait déjà 56. J’ai bien peur que 2009 ne soit une année catastrophique. Je ne saurais me résoudre à ce que la
France soit une fois de plus lanterne rouge en Europe en matière de suicide en prison. Certes, le contrôleur général des prisons, Jean-Marie Delarue, a mis en exergue - et c’est
heureux ! -, lors de ses premières recommandations concernant un établissement carcéral, les conditions de vie derrière les barreaux comme cause principale des suicides. Mais j’ai
bien peur que ni les dispositions mises en place par l’administration pénitentiaire pour prévenir le suicide ni la future loi pénitentiaire ne parviennent à inverser une tendance
catastrophique : en 2008, si la population carcérale a augmenté de 8 %, le nombre de suicides, lui, a grimpé de 20 %.
Comment jugez-vous l’attitude de l’administration pénitentiaire ?
Patrick Marest. Déjà, elle refuse de communiquer sur les suicides en prison au prétexte que cela susciterait des épidémies de suicide… Passons. Mais ce qui est plus inquiétant, c’est que là où
le contrôleur général des prisons dit qu’il faut se préoccuper des conditions de vie, l’AP se contente d’empêcher le passage à l’acte. En résumé, quand on repère un candidat au suicide, on lui
retire tout ce qui lui permettrait de se pendre, on lui attribue un codétenu et on multiplie les rondes. Toutefois, même les surveillants doutent de l’efficacité de ces rondes plus fréquentes
qui consistent aussi à les déranger toutes les heures, même la nuit, pour s’assurer qu’ils sont toujours en vie. De fait, on est loin des préconisations de la circulaire de 1998 qui stipulaient
qu’en matière de prévention du suicide, il fallait restaurer le détenu comme acteur de sa propre vie. La philosophie a plutôt été résumée par ce surveillant qui aurait dit, à la stupéfaction
des parlementaires qui l’auditionnaient : « Mieux vaut dix suicides qu’une évasion. » Après avoir plastronné en 2003 qu’il fallait réduire de 20 % en cinq ans le nombre de
suicides, tout montre que, depuis 2006, l’AP a relâché ses efforts après avoir obtenu de « bons » chiffres.
Quid de la loi pénitentiaire à venir ?
Patrick Marest. S’il est de bon ton de mettre en avant les alternatives à la peine et de dire qu’il n’y a pas grand-chose, je crains le pire au regard du changement de philosophie que cette loi
induit. Il ne s’agit plus d’oeuvrer à la réinsertion du détenu mais à empêcher qu’il ne récidive. En clair, lui faire reconnaître que, ce qu’il a fait, ce n’est pas bien. On imagine quels
pourraient être les effets de telles thérapies sauvages. Surtout au regard des détenus qui se sont donné la mort cette année : alors qu’on pensait, jusque-là, qu’il s’agissait plutôt de
détenus en préventive qui se suicidaient, on constate là qu’il s’agit en majorité de détenus condamnés, avec une surreprésentation de ceux qui l’ont été dans le cadre d’affaires de
moeurs.
Entretien réalisé par Sébastien Homer
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