enquête
L’Arctique, un puzzle sous la glace
Pôle Nord . En fondant, la banquise découvre l’océan Arctique. Et réalimente les espoirs d’y trouver des ressources naturelles ou d’y intensifier le trafic maritime. Reste à savoir à qui appartiennent ces étendues océanes.
En accostant à son port d’attache, dans le nord de l’Allemagne, l’automne dernier, le coeur de l’équipage du Polarstern balançait entre réjouissance et inquiétude. Pour la première fois, une expédition scientifique avait emprunté les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est de l’océan Arctique (le long des côtes américaines et russes) sans avoir à briser la glace. Les recherches n’en ont été que facilitées. Nettement plus problématique, cette disparition des glaces estivales a trahi un réchauffement du pôle plus précoce que prévu.
Le phénomène n’inquiète pas que les scientifiques. Le 7 octobre 2008, les députés européens ont demandé, à la quasi-unanimité, l’établissement d’un traité international pour protéger la région, cible, selon eux, de l’appétit des compagnies de forage et de transport maritime.
Et pour cause. Depuis que les premiers signes de la fonte de la banquise ont été observés, les spéculations les plus folles circulent en effet sur les ressources en hydrocarbures des fonds de l’océan Arctique. Problème : qui peut revendiquer de planter sa foreuse ou de contrôler le trafic maritime dans cet immense océan encore recouvert de glace la plus grande partie de l’année ? Comment se répartissent les pièces de ce puzzle entre les cinq États côtiers : la Russie, les États-Unis (en Alaska), le Canada, la Norvège et le Danemark (au Groenland) ?
« Ce qui est en jeu ce ne sont pas des territoires, mais des espaces maritimes », rappelle le géographe
Frédéric Lasserre, professeur chercheur à l’université de Laval, au Québec (Canada). « Or il n’existe pas de souveraineté absolue d’un État sur un espace maritime, juste le droit d’en
exploiter les ressources et de réglementer cette exploitation. » Quid de l’extension de la souveraineté des États à de nouveaux espaces ? Le 2 août 2007, une expédition russe est
allée planter un drapeau… à 4 000 mètres sous l’océan Arctique.
Qu’y a-t-il de si intéressant dans cette région polaire pour y revendiquer un espace
national ?
Frédéric Lasserre. Rien. Planter un drapeau à cette profondeur est purement symbolique. C’est aussi un exploit technique. Mais cela n’a aucun impact juridique et encore moins économique dans la
mesure où l’on ne sait pas s’il y a des ressources dans ces fonds marins. S’il y en a, ce doit être en faible quantité puisqu’il s’agit d’une croûte océanique, dans laquelle on trouve peu
d’hydrocarbures. L’essentiel de ce geste était à la fois destiné à l’attention des autres pays de l’Arctique, pour dire que « la Russie est de retour », et à visée électorale :
« Nous défendrons les intérêts de la Russie face aux méchants Européens. »
Néanmoins, existe-t-il des conflits entre les États côtiers à propos de ces espaces ?
Frédéric Lasserre. D’abord, il est peu probable qu’on découvre des ressources intéressantes dans les fonds abyssaux, au coeur du bassin de l’océan Arctique. Mais il est vrai que le retrait de
la banquise facilite de plus en plus les campagnes d’exploration pour inventorier d’éventuelles ressources sur les plateaux continentaux, c’est-à-dire l’endroit où la croûte continentale avance
sous l’océan. Actuellement, les États fourbissent leurs arguments pour étendre leurs zones économiques respectives et les limites de leurs plateaux continentaux… pour des ressources qu’il reste
à découvrir. On sait que dans les mers de Beaufort, de Barents et de Kara, il y a des hydrocarbures. Donc on suppose qu’il y a d’autres ressources à découvrir ailleurs. Les États appliquent, en
quelque sorte, un principe de précaution en maximisant leurs « parts ».
D’aucuns prévoient que la fonte de la banquise ouvre de nouvelles routes maritimes…
Frédéric Lasserre. C’est une question différente. Qu’il s’agisse du passage du Nord-Est ou du passage du Nord-Ouest, ces voies passent près des côtes, où la souveraineté économique des États
n’est pas contestée. Celle du Canada au nord-ouest, celle de la Russie au nord-est. Ce qui est en jeu est le contrôle du passage des navires. Le Canada et la Russie considèrent que les routes
passent par leurs eaux intérieures, tandis que pour l’Union européenne, et surtout les États-Unis, ces routes franchissent des détroits internationaux et donc ne peuvent être soumises à un
contrôle de l’État côtier. Aucun des deux points de vue ne l’emporte, pour l’heure. Donc les protagonistes se contentent de convenir qu’ils sont en désaccord. Et tant que le trafic est peu
important, tout le monde convient qu’il ne sert à rien d’en faire un drame. Le statu quo prévaut.
Le trafic n’a-t-il pas vocation à augmenter à mesure que la banquise fondra ?
Frédéric Lasserre. Cela fait dix ans qu’on dit que le trafic va augmenter et il reste à un niveau très faible. Les compagnies maritimes, selon leur activité, sont plus ou moins intéressées.
Celles qui travaillent dans le domaine du vrac le sont plus que d’autres, dans la mesure où, si l’on trouve des ressources, on sera amené à les exploiter. Il y aura donc un trafic de desserte
des activités minières ou pétrolières. Ce trafic augmentera au fur et à mesure de la découverte des gisements. D’autant que les compagnies de vrac ne sont pas tenues par des délais. Ce qui
n’est pas du tout le cas des compagnies de transport de conteneurs, puisqu’elles vendent à leurs clients une garantie de livraison à date fixe. Certes, la banquise affiche un retrait de plus en
plus important en été, mais il reste de la glace dérivante, et il faut composer avec plus d’icebergs et de brouillards. Enfin, on ne sait toujours pas prédire à quel moment la banquise se
fragmente en été et se reforme en automne. Et les compagnies de transport de conteneurs ont horreur de cette incertitude. De plus, les primes d’assurance sont considérables dans ce
domaine.
On est donc encore loin d’un nouvel eldorado au Nord ?
Frédéric Lasserre. Il n’y aura pas d’autoroute polaire avant un long moment, du moins tant qu’on ne saura pas avec certitude à quel moment y faire passer des navires. D’autre part, tout ce
qu’on vient de dire n’est plus pertinent si on se réfère à certains scénarios selon lesquels il n’y aura plus de glace du tout au coeur de l’océan Arctique en été d’ici vingt, trente, cinquante
ans. Dès lors, la route la plus courte ne sera pas le passage du Nord-Ouest ou du Nord-Est mais la traversée de l’océan Arctique. Pour le moment, pour la plupart des compagnies maritimes, il
est urgent d’attendre.
Néanmoins, les relations entre les États côtiers de l’océan Arctique sont-elles conflictuelles ? polies ?
coopératives ?
Frédéric Lasserre. On affiche ses différends. Mais pour les États concernés, il ne s’agit pas d’un sujet dramatique. Chacun fourbit ses arguments géologiques en essayant de prouver aux Nations
unies que le plateau continental, donc les limites des prérogatives des États, correspond au plateau continental physique qui plonge sous l’océan. Il faudra ensuite négocier les frontières qui
se chevaucheront. Les Russes savent très bien qu’il ne sert à rien de froisser les Occidentaux. Ils le font par petites touches pour réaffirmer leur force sur le plan international, mais
lorsque le moment viendra, tout le monde s’assiéra à la table des négociations.
La première étape sera de faire valider par les Nations unies les revendications de chacun. Il existe, par exemple,
une controverse sur la dorsale de Lomonossov, que la Russie revendique comme l’extension du plateau continental eurasien, mais que le Danemark et le Canada considèrent comme étant celle du
plateau continental nord-américain. Le comité ad hoc des Nations unies doit examiner ce cas. Il pourrait très bien décider de laisser la dorsale dans la zone internationale, qui n’appartient à
personne.
Y a-t-il un intérêt militaire à être présent dans la région ?
Frédéric Lasserre. Nous ne sommes plus au temps de la guerre froide, pendant laquelle les Soviétiques avaient intérêt à placer le plus de sous-marins stratégiques pour faire pression sur les
Américains. Qui prenaient un malin plaisir à les chasser. Cette dynamique est révolue. Cela dit, dans le contexte actuel de frictions et de réaffirmation de la Russie sur la scène
internationale, Moscou a annoncé qu’il allait réinvestir dans la région.
Quid des populations autochtones ? Ont-elles voix au chapitre ?
Frédéric Lasserre. Du côté de la Russie, j’ai beaucoup de mal à savoir ce qu’il se passe. Ces populations ne semblent pas avoir beaucoup de pouvoir. En revanche, elles sont mieux organisées du
côté norvégien et surtout danois et canadien. Fin novembre, le Danemark a organisé un référendum pour une plus grande autonomie du Groenland (75,54 % des Groenlandais ont voté
« oui » à un droit à l’autodétermination et à leur reconnaissance en tant que peuple, ainsi qu’au contrôle de leurs propres ressources minérales : pétrole, gaz, or, diamant,
uranium, zinc, plomb - NDLR). Au Canada, une large partie de l’archipel arctique fait partie du territoire du Nunavut, qui a aussi beaucoup de marge de manoeuvre sur l’exploitation des
ressources naturelles.
Pour les Occidentaux, il est politiquement difficile de nier la voix au chapitre des autochtones. Les gouvernements cherchent donc des solutions qui satisfont l’essentiel de leurs revendications. Il reste néanmoins des points de désaccord, notamment concernant le paiement des redevances liées à l’exploitation de ressources naturelles.
La politique actuelle des autochtones, tant au Nunavut qu’au Groenland, est de maximiser l’exploitation des
ressources naturelles. Cela peut sembler paradoxal, mais ils sont partis de l’idée qu’il est impossible d’empêcher l’exploitation des ressources naturelles du fait de la pression
internationale, donc autant définir les règles du jeu en fixant des lois environnementales sévères et d’en tirer profit.
Forts de ces ressources, ces peuples réclament-ils leur indépendance ?
Frédéric Lasserre. Au Danemark, l’option indépendantiste semble progresser dans la population groenlandaise. Tandis que le Nunavut n’envisage pas du tout de devenir indépendant. Ne serait-ce
que parce que les autochtones, les Inuits, savent très bien qu’ils ne le peuvent pas, financièrement. Ottawa paie près de 80 % du budget du Nunavut. Même en envisageant d’augmenter les
redevances sur l’exploitation des ressources naturelles, cela paraît peu plausible.
Entretien réalisé par Vincent Defait
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