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Tribune libre - Article paru le 24 décembre 2008 dans l'Humanité


On en reparlera en 2009

« Sans lutter, on n’obtient rien ! »



Djamila Amrane parvient avec bonheur à faire vivre son féminisme, sa foi musulmane et son engagement communiste.

« Je suis une combattante. Je ne me laisse pas faire. Je ne me suis jamais laissé abattre ! » Un large sourire illuminant son visage, Djamila Amrane lance sa déclaration d’une voix douce et déterminée. Cette femme algérienne, née et vivant en France, est, depuis dix-sept ans, formatrice à l’Action de socialisation langagière (ASL). Dans le cadre de cette association, elle apprend le français aux femmes immigrées à Saint-Ouen et à La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Aujourd’hui, dans la maison de quartier Émile-Cordon, à Saint-Ouen, elle accueille une vingtaine de stagiaires originaires du Cambodge, du Vietnam, de Roumanie, de Serbie, du Portugal, de Sri Lanka, de Russie, du Maghreb, du Congo, du Mali, du Sénégal… Autant de visages radieux quand les regards croisent celui de Djamila. Des échanges illuminés par la confiance, la complicité. Veille de fête oblige, pas de cours cette fois, le groupe découvre le documentaire de Yamina Benguigui, 9-3 Mémoire d’un territoire.

Connaître l’histoire du lieu où on vit, connaître les institutions, les lois et ses droits, cela fait partie de l’apprentissage de la langue pour Djamila Amrane. « C’est incontournable pour faciliter l’intégration de ces femmes. » Cela fait partie du combat qu’elle mène pour elles. « Je ne pourrais pas faire d’alphabétisation sans lutter contre les violences faites aux femmes, sans lutter contre la polygamie. Déjà, en sachant lire et écrire, elles accèdent à l’indépendance. Elles peuvent enfin se socialiser, sortir de la maison. Certaines d’entre elles étaient condamnées, depuis des années, aux Feux de l’amour. Le seul reflet de la société dans laquelle elles vivent était la télévision. Qu’elles viennent en cours c’est déjà un grand pas en avant. »

Djamila sait combien coûtent certains pas vers l’émancipation. Née à Saint-Denis (93), mariée très jeune, elle fait le choix de retourner dans la jeune Algérie indépendante qui manque alors cruellement d’instituteurs. Là-bas, cette mère de six enfants demande le divorce quand son mari devient violent. « C’était, et ça reste, très mal vu en Algérie. Toute ma famille me disait : ce n’est pas si grave. J’ai obtenu le divorce et la garde exclusive de mes enfants après enquêtes dans mon école, dans mon voisinage… J’ai élevé mes enfants avec beaucoup de difficultés mais je l’ai fait. » C’est la maladie d’un de ses fils, un pneumothorax, qui a poussé Djamila à revenir en France, en 1977. Sa rencontre avec Mimouna Hadjam et l’association Africa, dans la cité des 4000, à La Courneuve, au moment où Pasqua veut remplir ses charters, la persuade que « sans lutter, on n’obtient rien. J’ai horreur des injustices. Il faut toujours les combattre même quand la victoire n’est pas assurée ». Elle devient alors formatrice, trouvant un métier en accord avec ses convictions féministes.

« Les femmes qui viennent apprendre sortent d’une zone obscure où elles n’existaient pas vraiment. Dès qu’elles font cette démarche, elles se font belles, elles se maquillent. Elles sortent de l’isolement, de l’anonymat. » Et les efforts de la formatrice sont largement récompensés. « Accueillir une femme aux yeux pétillants qui vous dit, comme une victoire remportée : "J’ai pu lire les horaires du bus ! ", c’est génial. Je garde le contact longtemps avec elles. Certaines font des sauts de 1 000 mètres. Une femme qui ne s’était jamais déplacée sans être accompagnée d’un de ses grands enfants a trouvé du travail à l’issue de notre formation. Quand je lui ai demandé comment elle se rendait à son travail, elle m’a répondu avec un naturel désarmant : "Avec le métro, madame Djamila !". » Les satisfactions sont immenses. Les moments durs existent aussi. Quand, par exemple, une femme arrive portant des traces de coups et tente une explication abracadabrante pour cacher la réalité.

Djamila pense qu’aujourd’hui la situation est plus dure, la misère, le chômage et l’« indifférence » perturbent tout le monde. « Sans les associations, des gens seraient perdus dans les cités. Le gouvernement devrait faire plus pour elles. » La formatrice, musulmane très croyante, mesure aussi l’influence plus grande des religieux. « Certaines femmes se pensent plus croyantes que moi parce que je m’habille à l’occidentale, mais la religion, c’est dans le coeur. Dieu ne m’a jamais abandonnée. » Djamila est féministe, musulmane et communiste. « J’ai ma carte depuis longtemps. » Elle ne supporte pas qu’une stagiaire aille chercher à manger aux Restos du coeur ou au SPF en cachette de ses enfants, terrassée par la honte. Elle ne supporte pas que des femmes soient illettrées parce que l’école leur était interdite : leur apprendre à lire et à écrire est son premier combat. Mais sa grande fierté, ce sont ses enfants. Et comme ils refusent que leur mère - « qui, pour eux, a toujours vingt ans » - précise son âge, nous nous en passerons.


Dany Stive

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Tag(s) : #Société
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