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Politique - Article paru le 14 novembre 2008 dans l'Humanité


La social-démocratie européenne à marée basse



Compromis avec le libéralisme ou conversion à l’idéologie de la toute-puissance des marchés, les partis se sont éloignés des couches populaires.

Le Parti socialiste français n’est pas seul dans la tourmente, loin s’en faut. Depuis juin 2006, les partis sociaux-démocrates ont enregistré des défaites dans 15 des 17 élections nationales qui se sont tenues dans l’UE. Sur le plan organisationnel, le tableau n’est pas plus réjouissant. En France, les « adhérents à 20 euros » de l’élection présidentielle ont en partie déserté des sections socialistes dans lesquelles ils n’ont jamais réussi à s’intégrer. Fort d’un million d’adhérents en 1976, le SPD allemand en compte officiellement 600 000 aujourd’hui et voit la fonte de ses effectifs s’accélérer au rythme de 3 000 adhérents de moins par mois. Si l’on en croit un sondage de l’institut allemand Allensbach, 40 % des adhérents du SPD jugent que leur parti, inclus dans la grande coalition de la conservatrice Angela Merkel, « a perdu ses origines de gauche ». Quant au New Labour britannique, fruit d’une mutation qui devait transformer les forces militantes en base « à la fois massive et passive », selon les termes de Peter Mandelson, il ne se porte guère mieux. Des 400 000 adhérents que comptait ce parti en 1994 lorsque Tony Blair en prit la direction, il en restait, en juin 2007, après une hémorragie largement due à la guerre en Irak, 177 000. Ces revers électoraux comme cette désaffection militante sont les symptômes de la crise profonde du modèle de « troisième voie » ou de « nouveau centre » promus par Tony Blair et Gerhard Schröder. Un modèle synonyme de concentration des prérogatives entre les mains de « leaders » en responsabilité ou visant la conquête du pouvoir, au détriment d’une base militante ravalée au rang des spectateurs. Sur le fond, cette transformation des partis sociaux-démocrates a ouvert la voie à une déportation à droite de leur centre de gravité politique et à la recherche d’un compromis avec le libéralisme. Voire à une conversion pure et simple à l’idéologie de la toute-puissance du marché comme seul mode d’organisation économique possible.

Déréglementation des marchés du travail au nom de la « flexisécurité », politiques de défiscalisation, refontes des systèmes de retraite, privatisations… Au nom de la « compétitivité » et de l’adaptation aux contraintes dictées par la globalisation libérale, la social-démocratie européenne a « abandonné le keynésianisme au profit du libéralisme », relevait en juin dernier Noëlle Burgi, chargée de recherche à la Sorbonne, lors d’un colloque à Saint-Ouen consacré au sujet. « En décidant que l’action publique ne pouvait plus se définir qu’autour de la compétitivité, elle a de fait transformé ses fondamentaux, faisant de la politique une technique de gestion des contraintes, et du compromis social-keynésien un frein à cette compétitivité », notait la chercheuse.

Sensible dans les politiques nationales, comme par exemple dans l’agenda 2010 de Gerhardt Schröder, avec son volet Hartz IV particulièrement brutal pour le monde du travail, cette évolution s’est traduite au plan européen par l’adhésion à une stratégie économique et sociale marquée du sceau du libéralisme. Des accords de Barcelone à la constitution européenne et au traité de Lisbonne, les partis sociaux-démocrates d’Europe ont fait leur le concept d’« économie sociale de marché » où la « concurrence est libre et non faussée ». Ce qui ne fut pas, dans le cas du PS français, sans susciter de profondes fractures et une désorientation de militants et de sympathisants qui se sont majoritairement ralliés au « non » lors du référendum de 2005. Désorientation d’autant plus profonde que ces partis, au pouvoir dans 12 pays sur 15 en 1997, ont renoncé à réorienter le cours de la construction de l’UE pour devenir les partisans et les artisans de politiques libérales et sociales-libérales qui ont considérablement creusé les inégalités sans faire de l’UE « l’économie la plus compétitive du monde », comme le promettait la stratégie de - Lisbonne.

La stratégie consistant, pour les sociaux-démocrates, à se présenter comme des « gestionnaires efficaces du capitalisme » pour séduire un nouveau public électoral a contribué à « décrédibiliser la principale promesse de la gauche réformiste : représenter les intérêts des petites gens », provoquant une « perte de contact » avec les couches populaires, analyse Ernst Hillebrand, directeur du bureau parisien de la Fondation Friedrich-Ebert, liée au SPD allemand.

La crise globale peut-elle bouleverser cette donne ? C’est la conviction de François Hollande, qui voit dans les actuels appels à la puissance publique l’annonce d’un « retour du temps des sociaux— démocrates ». Prédiction bien optimiste, quand les forces ultralibérales et les droites conservatrices sont déterminées, à l’image de Nicolas Sarkozy en France, à occuper le terrain d’un « nouveau compromis » entre l’État et le marché.

Rosa Moussaoui

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Tag(s) : #Politique
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