Face à la crise
La monnaie comme bien commun
Par Pierre Ivorra, économiste
L’humanité vit dans un même monde et la crise nous le rappelle. Le licenciement de M. Walter de son usine automobile du Michigan, aux États-Unis, et son incapacité, dès lors, à honorer les traites de sa maison ont eu un effet inattendu : à des dizaines de milliers de kilomètres de là, la fabrique d’écrans de télévision pour l’exportation où M. Chang travaille depuis qu’il a quitté son village de l’intérieur de la Chine a fait faillite. C’est le fameux battement d’aile du papillon à l’heure de la révolution informationnelle, des marchés financiers globalisés et du capitalisme mondialisé.
Les mécanismes, les institutions, les réseaux, les décisions qui relient ces deux événements sont complexes mais ils méritent d’être connus afin d’être maîtrisés, repensés, éventuellement transformés pour le bien commun de toute l’humanité, ou bien carrément jetés aux oubliettes de l’histoire. Pour que la crise du capitalisme trouve des issues positives, cela nécessite sans aucun doute des réflexions, des engagements et des réponses à sa dimension.
L’ampleur du séisme et sa dimension planétaire justifient plus que jamais l’affirmation altermondialiste, en même temps elle la contraint à évoluer et à mûrir, afin qu’elle puisse être à la hauteur de l’événement et de ses conséquences possibles. Une idée gagnerait ainsi à être travaillée : ne faut-il pas considérer désormais la monnaie et le crédit comme relevant des biens communs de l’humanité au même titre que l’eau, le climat, l’énergie, les transports… ?
Les relations monétaires traduisent et en même temps contribuent à façonner des rapports de forces entre classes et catégories sociales au sein des nations, entre pays, et entre zones géographiques et économiques mondiales. Elles sont aujourd’hui dominées par les intérêts privés et ceux des États. Si l’on veut agir pour un monde en développement, à la fois plus juste et plus équilibré, pacifique et prospère, il faut parvenir à substituer, y compris en ce domaine, la coopération, l’esprit public, à la concurrence et à l’esprit du lucre.
De quelles contradictions et de quels affrontements sont, par exemple, porteuses les relations entre les États-Unis, la Chine, l’Europe, ou quelles possibilités de développement peuvent-elles laisser entrevoir ? Les premiers importent massivement des produits industriels des seconds et les paient en dollars. La Chine place cet argent en bons du Trésor américain. Que peut-elle faire d’un tel pactole ? Si elle commence à le céder et à faire chuter le dollar, c’est tout le système monétaire international qui risque de s’écrouler emportant au passage les exportations et la croissance chinoises avec lui (1).
L’Europe conduit une politique d’euro fort en rivalité avec le dollar afin de faire du Vieux Continent une place financière concurrente de Wall Street, et aussi de permettre à ses propres groupes d’exporter leurs capitaux outre-Atlantique. Cette double dépendance de la Chine et de l’Europe est-elle durablement tenable, comment aider les peuples à intervenir dans ces affrontements ? C’est à un tel niveau que l’action altermondialiste doit se hisser aujourd’hui.
La crise montre bien à la fois l’importance de la monnaie - dès qu’une banque est en péril, cela peut menacer tout le système bancaire et financier mondial et même, au-delà, l’ensemble des économies - et aussi que l’on ne peut pas laisser n’importe qui jouer avec l’argent, le premier Soros (2) venu, le premier Trichet (3) ou DSK (4), et surtout les laisser faire n’importe quoi. Il faut que les peuples gagnent du pouvoir sur l’argent, qu’ils puissent dire leur mot sur son utilisation, ses critères d’allocation.
(1) Martine Bulard : Chine, Inde, la course du dragon et de l’éléphant, Fayard, août 2008.
(2) Financier anglo-saxon.
(3) Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne (BCE).
(4) Dominique Strauss-Kahn, président du FMI.
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