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Politique - Article paru le 31 octobre 2008 dans l'Humanité

Entre sanglots et espoir, la CAMIF veut vivre !



Commerce . Fleuron de l’économie sociale, la coopérative risque de disparaître après la liquidation judiciaire de sa principale filiale. Les salariés manifestent aujourd’hui à Paris.

Niort (Deux-Sèvres), envoyés spéciaux.

U n trait de plume, et tout disparaît à une vitesse. À Niort, 60 000 habitants, fière capitale du mutualisme et quatrième place financière de France, un fleuron de l’économie sociale vient brutalement d’être envoyé à la casse. En cessation de paiement à la fin de semaine dernière, la CAMIF Particuliers, filiale de vente de l’ancienne coopérative d’achats de la mutuelle des instituteurs, a été mise lundi en liquidation judiciaire. Sa maison mère, la CAMIF SA, finit, elle, en redressement judiciaire avec une période d’observation de six mois. Devant le tribunal de commerce protégé par les CRS et une quarantaine de fourgons, les salariés s’effondrent. Des larmes aux yeux ; du sang, le leur, sur les murs. Mardi, les 800 employés de la CAMIF ont été officiellement dispensés d’activité par le liquidateur jusqu’à la réception de leur lettre de licenciement ; redoutant de subir une énième « restructuration », près de 200 salariés de la CAMIF SA s’attendent au pire à leur tour. Et scandale dans le scandale : depuis un mois, au coeur du cyclone financier international, une pluie de milliards d’euros s’abat sur les banques et les entreprises privées, mais la CAMIF, à laquelle il ne manquait que 4 à 5 millions dans l’immédiat, est malencontreusement passée entre les gouttes…

« La nuit, je ne dors pas, je réalise »

Dans la cafétéria où ils se retrouvent pour leurs deux assemblées générales quotidiennes, au siège de Chauray, dans la banlieue de Niort, les salariés de la CAMIF, encore estomaqués, toujours abattus, se pincent pour y croire. « Je n’arrive pas à réaliser ce qui nous arrive, je n’y crois pas que c’est fini, ce n’est pas possible, confesse Hélène. Le seul moment où je réalise vraiment ce qui arrive, c’est la nuit. La nuit, je ne dors pas, je réalise. »

Le climat est lourd, l’atmosphère sinistre. Mercredi matin, devant 300 personnes, un délégué syndical avertit : « Attendez-vous à ce qu’un commissaire-priseur passe aujourd’hui dans l’entreprise pour faire l’inventaire. Donc si vous avez des affaires personnelles dans vos bureaux, des cafetières, des livres, c’est vraiment le moment de les retirer. » Jeudi matin, à la préfecture où Luc Chatel, secrétaire d’État à l’Industrie et à la Consommation, est venu vendre un « dispositif exceptionnel » (lire ci-dessous), plusieurs centaines de manifestants profitent du marché pour acheter des chrysanthèmes. « Le secrétaire d’État est venu payer les frais d’obsèques », ironise Bernard Schauss, délégué CGC.

Petites et grandes histoires

Dans ce contexte, avec cette furieuse odeur de mort qui règne dans les locaux de la CAMIF, l’histoire et les petites histoires s’entremêlent dans les échanges entre les salariés. Gâchis, gabegie. Tout remonte dans le désordre, et finit par produire une collision entre l’image héroïque d’une utopie en acte - cette caisse de solidarité transformée en 1947 en coopérative d’achats pour les sociétaires de la mutuelle des instituteurs, la MAIF - et les pratiques prédatrices d’une entreprise de grande distribution, devenue peu à peu « comme les autres » en interne comme en externe. C’est François, « smicard avec vingt ans d’ancienneté, une femme en CDD et trois enfants à nourrir », qui rapproche le parachute argenté - plusieurs centaines de millions d’euros - d’un ancien dirigeant des indemnités à zéro pour le départ d’un salarié en contrat d’accompagnement par le travail. Ou un petit groupe de femmes qui dénonce les salaires en baisse d’une année sur l’autre, les primes qui s’évanouissent, la gestion du personnel à la cravache : « Je suis agent de maîtrise à 1 600 euros net sur douze mois, explique l’une d’elles. Ça, c’est avec plus de vingt ans d’ancienneté. La dernière fois que j’ai touché une prime à la CAMIF, c’était l’année de la naissance de ma fille. Aujourd’hui, elle a quatorze ans. »

C’est surtout Stéphane, le trésorier du comité d’entreprise, qui narre par le menu la « folie des grandeurs » qui a atteint les dirigeants dans les années 1990 : aventures désastreuses de la vente par correspondance au Portugal, ouverture de nouveaux magasins en Allemagne, en République tchèque, puis plus tard en France qui finiront en fiascos retentissants, coupes financières dans les services à la clientèle « qui faisaient la différence avec les autres », etc. « À un moment donné, ils ont débauché des pros de la grande distribution qui venaient de nos concurrents les plus commerciaux, dénonce-t-il encore. Et avec eux, on a dilapidé l’équivalent de 130 millions d’euros, notre matelas de réserves qui permettait à la coopérative de fonctionner. »

Le reclassement, l’argent, l’urgence

Pris dans la tourmente depuis 2001, les salariés de la CAMIF en étaient, avant même la liquidation judiciaire, à leur quatrième plan de suppression d’emplois, quasiment coup sur coup : l’ entreprise citoyenne », transformée en véritable holding et avec, depuis la fin de l’année dernière, un fonds d’investissement devenu majoritaire dans le capital, est passée de 2 200 à 1 500 salariés et au terme de la liquidation, il ne devrait rester que 500 personnes dans les filiales comme CAMIF habitat et CAMIF collectivités. Sur le terrain, cette saignée terrorise tout le monde, mais en début de semaine, le liquidateur judiciaire s’est voulu rassurant. « Vous avez de la chance, vous les salariés de la CAMIF, vous êtes polyvalents et, en plus, avec vos bas salaires, vos prétentions ne seront pas forcément difficiles à remplir. Vous aurez moins de difficultés que d’autres à vous reclasser », a-t-il dit en substance selon l’intersyndicale.

Pour beaucoup d’entre eux, souvent en couple à la CAMIF, cela risque, derrière le cynisme ambiant, de tourner à la catastrophe. « Tout ce qu’on nous propose aujourd’hui, c’est de gérer l’après, dénonce Jocelyne Baussant, déléguée FO. Or, dans le bassin, on le sait tous, de l’emploi, il n’y en a pas. Ceux qui sont en mesure de créer de l’emploi, ce sont les mutuelles, mais elles se développent ailleurs. Ce qui se passe avec nous, c’est vraiment nous condamner au chômage. On l’a bien vu avec les plans sociaux à répétition. Pour certains, c’est quasi impossible de retrouver un emploi ; je pense aux plus de cinquante ans par exemple. » Pour Geneviève Paillaud, déléguée CGT et secrétaire du comité d’entreprise (CE), le gouvernement se moque du monde. « Nous allons, nous dit-on, être une zone prioritaire pour le reclassement, détaille-t-elle. Nous, on veut que le personnel soit intégralement recasé, que les plus anciens puissent partir en préretraite, que chacun touche un salaire identique au précédent jusqu’à son reclassement effectif. Lors des crises, il y a des promesses de tout mettre en oeuvre pour reclasser les gens, de revitaliser les territoires, et derrière, quand on y retourne deux ans après, on voit qu’une grande partie des gens qui ont été licenciés restent sur le carreau. En plus, avec les drames qui se profilent dans tout le pays, s’il y a des zones prioritaires partout, je ne vois pas bien ce qu’il y aura comme priorité… »

Une coopérative, c’est possible

Dans le local du comité d’entreprise, les responsables syndicaux écoutent au téléphone les propositions farfelues de repreneurs qui n’ont qu’un problème : ils n’ont pas un sou. « Nous non plus, on n’a pas d’argent, mais on a quelques idées aussi », plaisantent-ils entre eux. Car, pour l’heure, l’intersyndicale tente de tenir le cap de sa principale revendication : obtenir des moyens pour relancer une structure coopérative, avec un projet industriel et commercial refondé, faisant appel aux compétences et au personnel de la CAMIF et, pourquoi pas, des financements issus de la puissance de feu du secteur mutualiste et de l’État… « On pourrait rebâtir l’esprit de la coopérative, veut croire Stéphane. Dans le secteur, il y a beaucoup de mutuelles qui croient que garder le langage de l’économie sociale, ça suffit à assurer leur avenir. À mes yeux, quand on assiste à une crise du tout-marché aussi profonde que celle-ci, ce n’est vraiment pas le moment de laisser s’écrouler et disparaître des coopératives qui tracent un autre modèle. »

* Rendez-vous. Aujourd’hui, à 14 heures, plusieurs centaines de salariés de la CAMIF manifestent sur le parvis du ministère de l’Économie et des Finances, à Bercy, dans le 12e arrondissement de Paris.

Thomas Lemahieu

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Tag(s) : #Economie
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