Face à la crise
Wall Street sous l’emprise de la peur !
États-Unis . Un climat de peur s’est installé à tous les étages du New York Stock Exchange. Les « petites mains » de la finance témoignent de la dimension vertigineuse des processus en cours.
New York, envoyé spécial.
« Nous vivons dans un climat d’angoisse continue. » Mike travaille pour le compte d’une société de Bourse juste au-dessus de la grande salle des marchés du New York Stock Exchange, l’épicentre du krach qui secoue depuis plus d’un an toute la planète financière. Mike n’est pas un trader. Il est l’un de ces milliers d’employés plus ou moins spécialisés qui travaillent tous les jours directement à la Bourse, comme lui, ou dans le district financier qui l’entoure.
Mike est un jeune adhérent de base du syndicat des employés professionnels et de bureau (OPEIU, Office and Professional Employees International Union). Il a accepté de parler à l’envoyé spécial de l’Humanité en dépit des consignes données par les patrons. Et celles-ci ne sont pas à prendre à la légère. L’un des dirigeants de l’OPEIU a refusé au dernier moment de parler au journaliste français. Il est bien venu au rendez-vous programmé mais pour s’excuser mille fois, le visage décomposé. « Je suis désolé, je ne peux pas. S’ils l’apprennent, d’une façon ou d’une autre, je suis à la porte. »
Mike, lui, a bien voulu témoigner. Sous pseudonyme bien entendu, mais il faut, dit-il, que les choses sortent « parce qu’eux, là-haut, ils sont en train de nous gruger ». Et le jeune trentenaire d’ironiser sur ces soudaines restrictions à l’égard de la presse : « il n’y a pas si longtemps c’était quasiment journées portes ouvertes en permanence pour les journalistes », dit-il évoquant l’époque pas si lointaine où le marché « était quasi en permanence placé sous le signe du taureau ». Dans le langage imagé de Wall Street l’animal, dont une statue monumentale orne une place toute proche
à l’extrémité de Broadway, symbolise une dynamique de hausse des cours à l’inverse du bear market, l’ours évoquant, lui, la stagnation ou la dégringolade, si propres à la tendance de ces dernières semaines.
Angoisse à tous les étages
« Angst », ce mot repris de la langue allemande qui exprime une sorte d’angoisse lourde dont on n’arrive pas à s’extirper, revient ici en boucle dans les conversations pour caractériser l’ambiance qui règne à tous les étages : des traders impuissants devant la poursuite de la chute des cours aux salariés ordinaires des banques, des compagnies d’assurances, des très spéculatifs hedge funds et autres private equities (fonds de placement). Salariés qui sont aux premières loges pour observer la profondeur de la crise et - savent pourquoi elle ne peut que s’aggraver encore, ce qui les fait craindre de voir disparaître leur emploi ou partir définitivement en fumée leur couverture sociale.
Mike raconte comment son syndicat a convoqué précipitamment la semaine dernière une réunion d’urgence avec le gestionnaire (trustee) des fonds de pension et d’assurance santé, communs à sa société et à plusieurs autres entreprises de la place. Ces fonds ont enregistré des pertes considérables et le trustee, qui subit la pression de la partie patronale, a demandé à ce que les contrats soient révisés d’urgence pour tailler dans les prestations santé, revoir à la baisse les garanties couvrant les futures pensions. « Nous ne nous sommes pas laissés faire, précise Mike. Mais nous savons qu’il nous faudra lâcher du lest. Car le chantage est là : si on n’accepte pas, les fonds sont déclarés en faillite et on perd tout… »
Chris (*) , un collègue de Mike, cadre dans une des grandes banques de la place, ne se fait plus aucune illusion : « ils ont déjà viré des milliers de gars et le mouvement va s’accélérer. » Le plan Paulson, du nom du secrétaire au Trésor, prévoit pourtant un renflouement du - système bancaire à hauteur de 700 milliards de dollars (550 milliards d’euros). Et dans cette manne quelque 250 milliards de dollars (environ 200 milliards d’euros) doivent être attribués directement aux huit poids lourds du secteur (Goldman Sachs, JP Morgan Chase, Citigroup, Morgan Stanley, Wells Fargo, Bank of America, Bank of New York et State Street). Et le dispositif doit même être étendu aux compagnies d’assurances, a-t-on appris vendredi dernier, alors que l’administration cherchait à endiguer un nouvel effondrement des cours.
Mais tout cela n’est pas fait pour rassurer Chris, tout au contraire. Car ces nationalisations partielles ou recapitalisations publiques comme disent pudiquement les autorités US sont très explicitement présentées comme un moyen mis à disposition de ces établissements pour prendre le contrôle de concurrents et accélérer ainsi une concentration du secteur, jugée décisive pour passer le cap du krach. « Tout le monde sait, s’insurgent Mike et Chris d’une seule voix, qu’il va y avoir de la casse. On va assister à une destruction massive d’emplois subventionnée par l’État. »
Les autorités prétendent que la guérison est à ce prix-là et pointent comme un signe d’amélioration un certain - retour à la fluidité sur le marché des prêts interbancaires. « Une foutaise, s’exclame Mike. Sans doute sont-ils parvenus à rétablir un minimum de confiance entre les poids lourds du secteurs en leur offrant des garanties publiques et en injectant des milliards de dollars dans la machine par le biais de la Réserve fédérale (Banque centrale). Mais nous voyons tous les jours sur nos écrans, des chiffres, des statistiques, des nouvelles - défaillances qui révèlent - combien nous nous enfonçons, en fait, dans les pertes. »
Des enchaînements vertigineux
Et le jeune syndicaliste de détailler avec son collègue « banquier » combien le piège de la dette ne cesse de se refermer sur tous les acteurs de la vie économique du pays : les particuliers qui avaient souscrits des emprunts en hypothéquant des logements dont la valeur continue de diminuer à toute vitesse, les sociétés qui obtenaient jadis si facilement de nouveaux crédits en les gageant sur la valeur de leurs actions, aujourd’hui en berne, des hedge funds qui - autrefois doublaient ou triplaient rapidement leurs mises en usant du crédit facile pour prendre le contrôle d’entreprises qu’ils revendaient quelques années plus tard au prix fort. Aujourd’hui ces mêmes hedge funds sont responsables de l’accélération de la chute de l’indice Dow Jones car « ils revendent les uns après les autres, observe Mike, les gros paquets d’actions qu’ils leur restent dans leurs portefeuilles afin de faire face, vaille que vaille, à des dettes qu’ils ne peuvent plus rembourser ».
D’autres marchés du crédit, jugés comme solides il y a peu de temps encore, sont affectés à leur tour. Comme les prêts accordés aux jeunes pour financer leurs études, les défauts de remboursement des familles, touchées maintenant d’une manière ou d’une autre, par la crise, étant de plus en plus nombreux.
Le business des cartes bancaires qui ne sont pas ici de simples moyens de paiement, débiteurs de comptes approvisionnés comme le plus souvent en Europe, mais ouvrent droit à de nouvelles lignes de crédits - ce qui conduit bien souvent les citoyens à en posséder toute une collection - est à son tour entré dans les turbulences. « Les défauts de paiement, souligne Chris, sont en train de grimper à un rythme effréné. »
Et comme ces montagnes de dette, au rendement jadis si prometteur, ont pour la plupart été découpés en tranche afin d’être titrisées (transformées en papiers négociables sur le marché mondialisé), comme de vulgaires crédits subprimes, on peut mesurer depuis l’intérieur de Wall Street combien la contagion à l’ensemble de la planète financière globalisée n’est pas prête de s’arrêter.
Le gâchis pour les États ou les collectivités locales états-uniennes est parfois immédiat. Comme pour ce réseau de gaz naturel confié par la Géorgie à feu la banque Lehman Brothers, moyennant la souscription dans du papier qui ne vaut plus rien aujourd’hui. « Grâce à ce montage financier Lehman voulait se procurer de l’argent à bon compte pour rembourser les pertes - enregistrées sur le marché des subprimes », révèle un collègue de Chris qui travaille chez JP Morgan Chase et a suivi jusqu’au bout une affaire qui, dit-il, va devenir un « scandale de plus dans la crise car c’est aux contribuables de l’État de Géorgie qu’on va présenter la note en augmentant les prix de l’énergie. »
Enchaînements vertigineux. Ils conduisent nos interlocuteurs à un diagnostic formel : l’entrée dans une période de récession « bien plus forte que ce qui est généralement admis ».
Barack Obama plébiscité
Dans ce contexte le débat de l’élection présidentielle prend au sein de la place financière une dimension aussi radicale qu’à première vue paradoxale. « Si on faisait un sondage ici, fait observer Mike, le soutien à Barack Obama tiendrait du plébiscite. » Au point que les donations traditionnellement versées par les plus grands opérateurs de la place en faveur des deux principaux candidats à la présidentielle penchent très nettement en faveur du candidat démocrate.
Sa posture d’homme du changement après la catastrophe imputée à l’administration Bush, sa capacité à restaurer l’image ternie des États-Unis sur le plan international dans une période où d’intenses négociations vont être nécessaires. Tout cela séduit.
Mais attention, on ne met pas la même chose dans le ralliement à Obama à tous les étages de Wall Street. « Les dirigeants misent sur une compétence politique pour rétablir la sérénité des marchés, point final. Moi, je considère que la crise est bien trop grave et qu’il faudra aller beaucoup plus loin », relève Mike. Et d’ajouter que lui, en tant que syndicaliste, c’est à un « nouveau New Deal » mêlant efforts de justice sociale et grands travaux d’intérêt général qu’Obama le fait rêver.
(*) Le prénom a été modifié.
Bruno Odent
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