Profs mal formés, école malmenée
Éducation . Professeur des universités, Philippe Meirieu dénonce les visées du gouvernement sur les futures formations et recrutement des enseignants.
En quoi la réforme de la formation et du recrutement des enseignants, détaillée hier, est-elle néfaste ?
Philippe Meirieu. Cette réforme se donne comme objectif d’amener tous les enseignants à un niveau de formation bac + 5 (master). On ne peut pas être contre l’élévation du niveau des
enseignants, à la fois en termes de reconnaissance et de rémunération. Cela nous alignera sur les standards européens et permettra aux enseignants français de voyager dans l’espace européen, ce
qui n’est pas possible aujourd’hui. Maintenant, derrière cette intention généreuse, il y a une réalité qui est moins heureuse. D’une part, une grande partie de ceux qui voudront être -
enseignants devront se payer cinq ans d’études après le bac au lieu de trois actuellement. D’autre part, le recrutement va se faire sur la base d’une double certification. Il faudra le master
et le concours de recrutement et nous ne savons pas ce que vont faire les jeunes qui échoueront à l’un des deux. Il y a un vrai risque qu’ils constituent une main-d’oeuvre, taillable et
corvéable à merci, de contractuels - capables de boucher les trous. Enfin, cette future formation, même si le gouvernement s’en défend, est beaucoup moins professionnelle que celle
d’aujourd’hui. Car les stages durant lesquels les étudiants apprenaient à mener une classe, à se confronter aux difficultés du quotidien avec les élèves ne seront plus obligatoires, ni même
programmés dans la formation. C’est un vrai problème pour la réussite de notre système éducatif.
Vous pointez aussi le caractère inéquitable du texte…
Philippe Meirieu. Nous - assistons en effet à l’émiettement, l’éparpillement et la libéralisation du système à la fois en termes de formation et peut-être, in fine, de recrutement. Nous avions
jusqu’alors des IUFM, qui n’étaient pas parfaits, c’est évident, mais qui donnaient une formation homogène sur tout le territoire et qui garantissaient un minimum d’unités à tous les
enseignants. Dans l’avenir, nous - allons avoir une multitude d’offres d’un ensemble d’universités qui vont entrer en concurrence pour rivaliser en proposant des masters extrêmement disparates.
Cela ne garantira plus l’unité, l’équité de la formation sur le territoire national.
Quels sont les arguments du gouvernement pour légitimer ces changements ?
Philippe Meirieu. Il y a évidemment l’élévation du niveau des enseignants, mais on peut également imaginer des arguments économiques : on va faire l’économie de l’année de stage pendant
laquelle les - enseignants étaient payés (25 000 postes). Surtout, le gouvernement cède une fois de plus à l’idéologie qui le sous-tend : il passe son temps à nous faire croire que la
concurrence systématique peut se substituer à la garantie de l’État pour produire la qualité dans les services publics. Au moment où le capitalisme international montre ses failles, voire sa
faillite, nous sommes en train de courir après cette idéologie de la concurrence au sein des services publics. La mise en oeuvre de la réforme est prévue en 2010, or une fois de plus nous
sommes dans une précipitation insupportable. C’est bien là, la méthode de ce gouvernement qui consiste à court-circuiter toute véritable concertation avec les acteurs. On étourdit le corps
enseignant de réformes successives pour anesthésier ses capacités de réactivité. C’est une méthode qui relève d’une certaine forme de violence institutionnelle.
Entretien réalisé par Sophie Bouniot
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