Chine et Inde : les revanches de l’histoire
Chine-Inde : la course du dragon et de l’éléphant, de Martine Bulard. Éditions Fayard, 2008, 316 pages, 19 euros.
Voilà un livre nécessaire pour comprendre notre époque : il informe sur deux géants de notre temps. On a encore tendance à considérer ces pays comme relevant d’une « question d’Extrême-Orient » : ils n’existeraient que comme des problèmes qu’ils posent à l’Europe occidentale et aux états-Unis. Longtemps, en effet, on ne s’intéressait guère à leur situation intérieure et leur poids dans la politique mondiale était nul. La démarche suivie par Martine Bulard, journaliste et rédactrice en chef adjointe du Monde diplomatique, se situe à l’inverse : elle part de ces deux pays, décrit leurs forces et leurs faiblesses et retrace leurs ambitions alors qu’ils jouent maintenant dans la cour des grands.
L’auteure y voit d’abord une « revanche de l’histoire » : jusqu’au XVIIIe siècle, en effet, l’Inde
produisait 22,6 % des richesses mondiales et la Chine 29,2 %, alors que l’Europe
occidentale tout entière, n’en produisait que 19,9 %. L’agression
coloniale les a fait brutalement régresser : le produit intérieur brut de la Chine qui représentait 70 % de celui du Royaume-Uni vers 1600 n’en fait
plus que 6 % en 1949 et celui de l’Inde est passé dans la même période de 56 % à 9 %.
La croissance connue par ces deux pays dans les dernières décennies est impressionnante mais relève pour une part d’un rattrapage de ce passé cruel. Même si les deux colosses
ont des pieds d’argile : 16,6 % de la population chinoise et
34,3 % de la population indienne vivent dans le dénuement le plus absolu (moins de 1 dollar par jour). Dans les deux pays, les paysans forment la grande masse des misérables : ce sont les oubliés du miracle. Toutefois, la Chine,
très nettement, et l’Inde, beaucoup moins, cherchent à sortir du modèle de croissance
capitaliste qu’elles ont suivi depuis ces dernières années.
C’est l’État qui est en charge de cette tâche : en Inde il
développe les infrastructures encore défaillantes, en Chine il favorise le développement de
la recherche pour que le pays ne soit plus seulement l’usine du monde. Ce qui débouche sur le
défi démocratique qui se pose également aux deux pays, bien qu’en des termes sensiblement différents : en Chine, la répression politique de juin a rappelé que le démantèlement du maoïsme a laissé derrière lui la dictature d’un Parti communiste tout-puissant, élargie maintenant aux oligarques ; en Inde, les libertés politiques sont mieux respectées, mais « la loi
relative aux pouvoirs spéciaux des forces armées de 1958 » permet
la violence d’État contre les mouvements populaires et les discriminations
contre les « dalits » (les intouchables,
qui forment 17 % de la population) ainsi que les tensions religieuses multiplient les conflits
sanglants.
Les deux derniers chapitres analysent les conséquences géopolitiques de cette montée en puissance de l’éléphant et du dragon et les contours mouvants du triangle Pékin - New Delhi - Washington. Excellent tableau chronologique comparé des deux pays. Carte médiocre. Bibliographie efficace et à jour. Bref : un livre indispensable.
Alain Roux, sinologue
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