La gauche a laissé le travail sur le bord du chemin
Par Thierry Lepaon, syndicaliste.
Quelle peut être l’utilité de la parole d’un militant syndical dans les débats actuels de la gauche ?
Plus qu’une déception, les élections françaises furent un traumatisme. Nous nous tromperions cependant lourdement en
imputant simplement cette défaite aux divisions de la gauche, aux ambitions individuelles, aux contenus programmatiques, aux décalages entre les pratiques et les évolutions économiques,
sociales et culturelles. Comment a-t-il été possible que le candidat de la droite soit élu en
captant l’espoir et en s’emparant de la valeur travail ?
De ma place de militant CGT j’essaierai de répondre à une autre face du problème : comment et pourquoi la gauche a-t-elle créé les conditions pour que le candidat des beaux
quartiers s’empare de la valeur travail ? Par-delà l’élection et la politique suivie par la majorité élue, ce sont nos représentations individuelles qui sont ébranlées. Avec quelque exagération, j’allais dire : pourtant, le travail c’est nous.
C’est pour faire reconnaître cette réalité que la première confédération syndicale s’est appelée Confédération générale du travail. La gauche a laissé le travail sur le bord du chemin et la
droite l’a ramassé. Sur ce terrain ce n’est pas la droite qui a gagné ; c’est la gauche
qui a perdu.
Depuis plusieurs décennies, elle a jeté un écran de fumée sur les conditions de la production de richesses. Or ce sont les salariés, par leur travail, qui produisent cette richesse. Le paiement et la reconnaissance du travail sont le coeur nucléaire du fonctionnement de nos sociétés.
L’absence de reconnaissance matérielle et symbolique a progressivement brouillé les pistes.
La gauche a été, elle aussi, rendue responsable de la dévalorisation de la
valeur travail. Que ce soit juste ou injuste ne modifie pas la perception de cette
réalité par les salariés qui, en la matière, attendaient beaucoup
de la gauche. Or celle-ci s’est enfermée dans une logique redistributive qui jette un voile sur les circuits de
l’argent, sur la production de richesse et les véritables producteurs
de la richesse : les salariés eux-mêmes. Cette logique intervient de plus dans un contexte où cette
redistribution est proportionnellement en diminution à cause
des exonérations ou des baisses de cotisations et d’impôts.
La question du salaire est centrale. C’est la contrepartie du travail et les salariés veulent vivre dignement de leur travail. Mettre en place la prime pour l’emploi c’est admettre que certains salaires ne suffisent pas pour vivre. Le revenu de solidarité active, lorsqu’il vient en complément du SMIC, crée non seulement un effet d’aubaine pour les employeurs et une trappe à bas salaires, mais encore rend dépendant le salarié de la générosité de la collectivité. Ces mesures peuvent être individuellement indispensables pour les familles concernées mais collectivement leurs effets sont pervers et quelques fois désastreux au niveau économique, social et psychologique.
Tous ces mécanismes dévalorisent le travail. Le rôle du politique est d’inverser la tendance pour que chaque salarié puisse vivre des fruits de celui-ci et participer, par l’impôt direct et à la mesure de ses capacités contributives, au bon fonctionnement de la nation. La CGT a l’ambition de construire avec les salariés une reconnaissance des qualifications et du travail à partir d’un salaire minimum de 1 600 euros pour une première embauche d’un jeune sorti sans diplôme de l’école obligatoire. Nous entendons donner une visibilité à la vie de chaque salarié afin qu’il puisse se projeter dans l’avenir. Nous voulons mettre de la continuité dans la vie professionnelle là où actuellement les ajustements se font par les licenciements. Précisons que nous parlons toujours en salaire brut.
En effet, pour s’arracher aux mécanismes d’une redistribution paternaliste par les Églises, les oeuvres charitables ou les patrons, les salariés, il y a environ un siècle, se
sont assurés collectivement par le système des cotisations librement consenties sur leurs salaires et la richesse produite dans leurs entreprises. Ils s’assurent solidairement
durant les périodes de chômage, contre les risques de la maladie, pour leur retraite, pour la
maternité.
Exonérer de cotisations c’est dévaloriser le travail car les cotisations font partie du
salaire. La fiscalisation d’une large partie des cotisations peut s’analyser comme un formidable transfert vers les contribuables des cotisations patronales. Les contribuables payent une
partie du salaire ! De plus, elle dépossède les salariés de la gestion de ces
fonds qui proviennent de la richesse qu’ils produisent.
La confusion devient ainsi totale entre ce qui relève du régime assuranciel librement mis en place par les
salariés et ce qui relève de la responsabilité de l’État,
d’une redistribution soumise aux aléas du politique.
L’inextricable enchevêtrement et partage des responsabilités entre les différents échelons territoriaux ajoute à la confusion. Pour adapter les territoires, pour accompagner les politiques des grands groupes, la politique sociale a été confiée aux départements et la coordination de la formation professionnelle aux régions. Ces dernières peuvent jouer un rôle important pour résister et élever le niveau de conscience afin de ne pas simplement utiliser la formation professionnelle pour réparer les échecs de la formation initiale et accompagner les restructurations mais pour élever les qualifications, défendre le service public de formation et se donner les moyens humains du développement économique en région.
Ce n’est donc pas de moins mais de plus de politique dont nous avons besoin. Au contraire d’une culture du renoncement et de l’accompagnement, nous devons redonner une dimension politique aux actes économiques. Cette interrogation sur la gauche réclame donc des réponses idéologiques, théoriques et pratiques pour redonner du sens aux mots et aux choses.
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