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Cultures - Article paru le 6 octobre 2008

La révolution Picasso

Picasso et les maîtres

Picasso a été le contraire d’un vampire. S’il prend partout formes et images, c’est pour leur donner la vie. Les trois expos du Louvre, d’Orsay et du Grand Palais offrent un parcours exceptionnel dans l’histoire de l’art.

Quand le professeur de dessin José-Ruiz Blasco remet à son fils Pablo sa palette, ses pinceaux et ses tubes de couleur, c’est un peu le monde renversé. Le professeur est un peintre honorable mais il a compris que son propre fils le dépassait, déjà, alors qu’il ne fait qu’aborder l’adolescence. Cela ne l’aidera en rien, cela dit, à comprendre plus tard la peinture de celui qui, prenant le nom de famille de sa mère, va devenir Picasso. En revanche, peut-être peut-on voir dans cet épisode l’une des clés, ld’elles seulement, du rapport de Picasso à la tradition, ou plus exactement aux maîtres de la peinture, lesquels ont, chacun à leur époque, rompu eux-mêmes avec la tradition. « Ce sont nous, les peintres, les vrais héritiers, ceux qui continuent à peindre. Nous sommes les héritiers de Rembrandt, Velazquez, Cézanne, Matisse. Un peintre a toujours un père et une mère, il ne sort pas du néant », dira-t-il lui-même. C’est donc à ce rapport aux maîtres qu’ouvrent cette semaine les trois expositions exceptionnelles de Paris.
Au Louvre, les variations de Picasso autour des Femmes d’Alger dans leur appartement de Delacroix en 1934.
Au Musée d’Orsay ses variations sur le Déjeuner sur l’herbe de Manet.
Au Grand Palais, enfin, plus de deux cents tableaux devraient éclairer par leur proximité les rapports tout à la fois évidents et complexes de Picasso avec ses grands prédécesseurs. Destruction, reconstruction. Une exposition ouverte de manière emblématique, si l’on peut dire, avec une première salle consacrée aux autoportraits. Côte à côte donc, ou face à face, trois autoportraits de Picasso lui-même, de 1897, il a seize ans et se représente coiffé d’une perruque, de 1901, il vient d’arriver à Paris, de 1906, il revient de son séjour à Gosol en Espagne et amorce le chemin qui va le conduire aux Demoiselles d’Avignon.
Dans la même salle, les autoportraits du Greco, de Poussin, de Rembrandt, de Goya, de Delacroix, de Cézanne, de Gauguin. Le parcours de l’ensemble de l’expo est aussi sans précédent. Outre les autoportraits, on verra par exemple dans la sixième salle voisiner Velazquez, Poussin, Le Nain, dans la septième Zurbaran, Chardin, Cézanne, Delacroix, dans la huitième Degas, Ingres, Van Gogh, dans la dixième Le Titien avec Vénus se divertissant avec l’amour et la musique, Goya avec la Maja nue, Manet avec l’Olympia, Rembrandt avec la Femme se baignant, Ingres avec l’Odalisque en grisaille et de Picasso la Pisseuse de 1965, les nus couchés des années soixante. Un regret sans doute dans la sixième salle. Si nombre des variations de Picasso sur les Ménines de Velazquez y seront, le tableau de Velazquez lui-même, de très grandes dimensions et pour cela sans doute pratiquement intransportable, n’y sera pas.
En revanche, cette même salle présentera l’un des tableaux les plus remarquables de Nicolas Poussin, l’Enlèvement des Sabines, et quatre Enlèvements des Sabines de Picasso… Mais il faut sans doute préciser que Picasso ne se contente pas de décliner les oeuvres auxquelles il se réfère. C’est au fond toute sa peinture qui est traversée, nourrie par l’histoire même de la peinture ou, pour être plus précis, par les oeuvres mêmes de l’histoire de la peinture. Picasso se sert, recycle, réinvente, remet en scène. Ainsi tel visage de Poussin, celui d’une Sabine criant, emportée par un soudard romain, est visible dans d’autres oeuvres, sans rapports même avec le tableau de Poussin. Des figures d’Ingres sont intégrées à d’autres tableaux que les Demoiselles ou que Guernica, et l’on ne parle même pas bien sûr de Cézanne, de Rembrandt ou de ces remarquables rapprochements que permettent l’exposition entre tel tableau cubiste et un moine de Zurbaran, entre un tableau du Greco et un tableau de la période rose, etc.
Mais on ne saurait limiter ce que Marie-Laure Bernadac, spécialiste de Picasso et co-commissaire des expositions avec Anne Baldassari, directrice du musée Picasso à Paris, nomme le « cannibalisme » du peintre. Sculpture ibérique, art africain et océanien, sculptures et peintures de toutes les époques au Louvre qu’il fréquenta assidûment pendant des années, et l’on peut encore aujourd’hui y voir, dans certaines vitrines, des taureaux d’il y a trois mille ans que Picasso nous a rendus familiers. Plus largement encore, il va en quelque sorte prendre tout autour de lui les formes et des images, des plus banales aux plus complexes, belles ou laides, peu lui importe, pourvu qu’elles fassent sens, qu’elles fassent signe. Qu’elles vivent. Tout le contraire d’un vampire, mais il n’a jamais cessé d’enlever les Sabines.

M. U.

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Tag(s) : #CULTURE
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