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Société - Article paru le 3 octobre 2008 dans l'Humanité

« La société n’écoute pas les femmes battues »



ENTRETIEN. Alors que débute aujourd’hui une nouvelle campagne de sensibilisation, deux spécialistes décortiquent les mécanismes des violences faites aux femmes.

Dominique Fougeyrollas est chercheuse au CNRS, et Annie Lechenet, administratrice de la Fédération nationale solidarité femmes.


En 2007, 166 femmes ont été tuées par leur mari. Comment est-ce encore possible ?


Annie Lechenet. Il y a quelques années, on parlait seulement de quelques dizaines de femmes mortes sous les coups de leur conjoint. La reconnaissance officielle se rapproche un peu plus de la réalité. Mais ces chiffres nous ont toujours paru bas. Pendant des siècles, il a existé une tolérance sociale de ces violences envers les femmes. Aujourd’hui, la société s’étonne. Il faut savoir que plus de la moitié de ces homicides interviennent après la séparation, comme l’a montré l’étude Psychosociologie du crime passionnel (1). Les hommes tuent après la séparation, ce qui serait, semble-t-il, une façon de garder leur femme, qu’elle ne soit pas indépendante ou appartienne à un autre.


Pourquoi seulement 9 % des femmes portent plainte ?


Annie Lechenet. Il est toujours compliqué de porter plainte, cela signifie déposer une plainte nominale contre son conjoint. Elles ont peur que ce soit pire, il y a beaucoup de pression. Il y a aussi des efforts à faire du côté de la formation de la police pour que les femmes soient mieux reçues dans les commissariats. Souvent, la police incite les femmes à ne déposer qu’une main courante, qui peut être retirée plus facilement. Elles hésitent ensuite à aller jusqu’à la plainte. Dominique Fougeyrollas. Cette question est complexe. L’effet de l’enquête Enveff (2) qui nous avait le plus impressionnés était le nombre de personnes qui nous parlaient pour la première fois. Les femmes qui subissent des violences de la part de leur conjoint sont dans l’opprobre social. Il ne faut pas accuser ces femmes de ne pas porter plainte. La société n’est pas à l’écoute de leur situation, parce qu’elle est insupportable et en écart avec nos principes.


Outre les campagnes de sensibilisation comme celle lancée ces jours-ci, que pourraient faire les pouvoirs publics contre les violences faites aux femmes.


Dominique Fougeyrollas. Il est important qu’ils fassent régulièrement des campagnes. Au-delà, il est illusoire de rester sur les sanctions pénales, puisque les femmes ne portent pas plainte. Et même quand elles le font, il y a une incapacité à faire appliquer les lois, comme celle contre le harcèlement au travail. Ces textes sont en décalage complet avec les capacités de l’appareil judiciaire à les faire appliquer. Annie Lechenet. Il faut prendre la mesure des délits et des crimes qui sont commis et les sanctionner. Les lois ne sont pas assez appliquées. Souvent, les auteurs de violences ne sont pas poursuivis. Or, il faut une sanction sociale, qu’on reconnaisse qu’une violence s’exerce et qu’elle n’est pas acceptable. La Fédération nationale solidarité femmes demande une loi globale. Contrairement au Collectif national pour les droits des femmes, nous pensons que la traduction de la loi-cadre espagnole n’est pas tout à fait adaptée à la France.

Entretien réalisé par Marie Barbier

(1) Annik Houel, Patricia Mercader et Helga Sobota (PUF).

(2) Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff), réalisée en 2000.

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Tag(s) : #Société
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