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Tribune libre - Article paru le 2 octobre 2008 dans l'Humanité

idées

La République dans les griffes du passé colonial


Sciences politiques

Un ouvrage collectif interpelle la politique de l’État à l’égard des populations de ses anciennes colonies, notamment africaines.

Retours du colonial ? Disculpation et réhabilitation de l’histoire coloniale, sous la direction de Catherine Coquio. Éditions de L’Atalante, 2008, 380 pages, 18 euros.


Voici un ouvrage collectif de littéraires qui ont le sens de l’histoire, ce qui n’est pas si fréquent. À partir d’un colloque sur les crimes contre l’humanité et les génocides, ils ont poursuivi la réflexion sur la relation de la France à son passé colonial notamment africain. C’est ici le résultat de ce travail collectif original.

Dans une très solide introduction, Catherine Coquio rappelle les heurts de mémoires contrastées qui ont traduit, ces dernières années, la résurgence d’un « passé colonial » souvent enfoui, et revenu sous une forme politique et sociale : en France, de la marche des Beurs en 1983 à celle des descendants d’esclaves en 1998, des émeutes de banlieues de novembre 2005 au discours déplorable de Nicolas Sarkozy à Dakar en juillet 2007. À l’étranger, l’auteur rappelle l’évolution des Nations unies, tardives à condamner la colonisation, en 1960 seulement, sur la base du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Mais l’importance de la conférence mondiale contre le racisme de Durban (2001) est restée quasi lettre morte en Europe. Or elle souligne le lien entre esclavage et colonisation : c’est l’idéal abolitionniste qui paradoxalement a permis de justifier l’expansion coloniale au nom du combat contre « cet horrible trafic, cette infamie » (Jules Ferry, 1885). C’est, conclut Coquio, « sur ce faux dénouement que s’est fondé l’espace colonial comme zone de non-droit intégrée à la République ».

Il est impossible de rendre compte de la richesse de ces dix-neuf communications, toutes plus éclairantes les unes que les autres, oeuvres pour la plupart de spécialistes de littérature comparée, de philosophes, de juristes, de psychologues, d’écrivains ou d’artistes qui examinent tour à tour les facettes de ce « retour du colonial » dans ses rapports avec le droit, la mémoire, la politique ou la francophonie. Particulièrement enrichissante est l’approche des réticences françaises sur la pensée postcoloniale, sans ménager néanmoins la critique sur certains de ses excès. Est aussi abordée de front la question encore insoluble de l’incommunicabilité des regards inversés. Un exemple en est même donné au sein du livre, où Boris Boubacar Diop propose de comparer les effets de l’« occupation » coloniale au Sénégal à l’occupation allemande en France ; une note du collectif (p. 156, note 1) « conteste cette comparaison » : ce n’est pas celle-ci qui fait problème ; elle est au contraire éclairante pour l’analyse du couple « collaborateur »-

« résistant » dans un « système de domination étrangère, violent et illégitime par sa nature même » (p. 150). Ce qui choque en revanche, c’est le silence de Diop sur la Shoah (passée inaperçue, doit-on le rappeler, de nombre de Français sous ladite Occupation). Est aussi abordée, du point de vue de l’ex-colonisé, la difficulté, voire l’impossibilité de la « construction de soi » par la déconstruction de l’aliénation à la « supériorité de l’homme blanc ».

L’ouvrage est donc loin d’être univoque. Dans sa critique globale du colonialisme, il recèle des nuances, voire des désaccords, qui en font aussi l’intérêt car la question est tout sauf simple. Le tout est écrit de façon très lisible, dépouillé de jargon « postmoderne », accompagné de références précises et bien choisies. Bref un livre solide, qui fera du bien aux historiens coincés dans leur « impossible débat colonial ».


Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne

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Tag(s) : #Histoire
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