idées
La guerre d’Algérie et la « France profonde »
Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault ont dirigé une série d’enquêtes qui décryptent l’onde de choc des événements dans l’opinion.
La France en guerre, 1954-1962. Expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne, sous la direction de Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault.
Éditions Autrement, 2008, 506 pages, 26
euros.
Il arrive parfois que le poids des mots surpasse le choc des photos. Ainsi de cette une de Paris Match, du 6 novembre 1954, que les deux historiennes Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault ont eu
la bonne idée de reproduire en couverture du livre qu’elles viennent de diriger. On y voit une magnifique photo, pleine page, de la plantureuse Gina Lollobrigida, alors en pleine gloire. Et
puis, dans un rectangle blanc, à gauche, cet encadré : « La vague terroriste a franchi la frontière de l’Algérie. » Terroriste ? Il faudra quarante-cinq années encore pour
que la France officielle appelle ces événements par leur nom : la guerre d’Algérie.
Les deux auteures ont rassemblé les contributions d’une trentaine de jeunes historiens, qui, après une minutieuse enquête coordonnée, à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), par Anne-Marie Pathé, ont balayé le territoire métropolitain avec cette simple, mais si importante, question : « Comment les Français ont-ils vécu ce conflit, au quotidien ? » Car c’est plus de la « France en guerre » qu’il s’agit que des terribles réalités du terrain algérien. L’idée est excellente. Avouons que certains travaux antérieurs, teintés de parisianisme et qui ne citent que les franges les plus politisées de l’opinion, sont souvent insatisfaisants, parfois irritants. Il s’agit, ici, au contraire, de la « France profonde ». Comment les lecteurs du Courrier picard prirent-ils connaissance du conflit ? Comment les gaullistes de l’Orne virent-ils l’Algérie ? Le Mouvement de la paix, dans la Sarthe, adopta-t-il les mêmes thématiques que la direction parisienne ? Comment l’OAS exerça-t-elle sa politique de terreur dans l’Hérault ? Voici des questions, jamais posées à notre connaissance (sauf dans des mémoires hélas confidentiels soutenus dans des universités de province), auxquelles cet ouvrage répond de façon convaincante. « L’échelle locale, écrivent les coordinatrices du projet, permet de faire des zooms de qualité qui ne perdent rien, à mesure que l’on agrandit la focale, de la netteté de l’image. » Et que personne ne vienne affirmer qu’il s’agit de « petite » histoire. Au contraire, cette pénétration inédite dans les courants d’opinion de tout le territoire est d’une infinie richesse pour la connaissance de ce moment majeur de l’histoire française du siècle passé.
On y trouve confirmation de certaines évolutions de l’opinion que, certes, on connaissait peu ou prou grâce aux études plus globales. En particulier ce fait majeur, trop oublié lors des différentes commémorations de la guerre : celle-ci ne s’est pas imposée d’emblée comme un fait majeur, investissant les esprits de chacun. Les différents auteurs, avec certes des nuances locales et régionales notables, parviennent à une chronologie fine des répercussions du conflit sur l’opinion de la masse des Français : relative indifférence, teintée d’incompréhension, en novembre 1954 et dans les deux années qui ont suivi, véritable apparition de l’Algérie dans la conscience à partir de mi-1956, puis de l’année 1957, et enfin problème majeur au début de la Ve République, central en 1961-1962. Au croisement des ouvrages sur l’opinion et de ceux sur la guerre d’Algérie proprement dite, une série d’études qui répond à bien des questions… et qui en pose d’autres. C’est souvent la marque des grands livres.
Alain Ruscio, historien
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