Intervention de Francis Wurtz
Président du Groupe de la Gauche Unitaire Européenne/Gauche Verte Nordique GUE/NGL
Parlement européen
Bruxelles, le 24 septembre 2008
Si les principaux dirigeants européens voulaient illustrer le fossé qui les séparent de nos concitoyens, ils ne réagiraient pas différemment que ce qu’ils viennent de faire à propos de la crise financière. Notamment après la réunion des ministres des finances du 14 septembre dernier. En quoi consistent, en effet, les principales mesures annoncées, mise à part une positive mais très insuffisante augmentation des crédits de la Banque européenne d’investissements aux petites et moyennes entreprises. Elles se résument en trois points.
D’abord, en ce qui concerne l’espoir d’une relance budgétaire : "Nous avons exclu tout plan de relance européen !" (Jean-Claude Junker). On appliquera le Pacte de Stabilité : tout le pacte, rien que le pacte.
Ensuite, concernant le processus de déréglementation à l’œuvre : "Il faut refuser tout ralentissement des réformes structurelles" (Christine Lagarde) ; "Tout ce qui peut être fait pour renforcer la flexibilité de l’économie" est bon à prendre (Jean-Claude Trichet). "Il faut réformer le marché du travail, des biens et des services. Il faut que la concurrence gagne plus d’espace" (Jean-Claude Junker).
Enfin, concernant la question qui taraude tous les esprits : qui doit payer les pots cassés ? "Les supervisions bancaires ne doivent pas avoir des exigences démesurées vis à vis des établissements de crédits" (Jean-Claude Trichet). En revanche : "Tout doit être fait pour que les salaires ne dérapent pas" (Jean-Claude Junker)
On a envie de leur adresser ce message : "Sortez de votre bulle !", si je puis dire... Mettez-vous un peu à la place des gens ! Ils voient d’un côté les grands argentiers se mobiliser corps et âme pour les jumbo-spéculateurs planétaires - 11 milliards d’euros sortis par la seule Banque centrale européenne ! -, et, de l’autre, ce sont les salariés qui sont dans le collimateur ! À force de tenter de "rassurer les marchés", vous désespérez les sociétés !
La vérité, c’est que -au nom de la "libre circulation des capitaux" et de la fameuse "économie de marché ouverte où la concurrence est libre"- collectivement nourri des mécanismes diaboliques que vous ne maitrisez plus vous-mêmes ! Je rappelle que 5 mois après le déclenchement de la crise des subprimes, M. Trichet, au nom des 10 principales banques centrales mondiales, ne parlait encore que de simples "corrections de marché" et annonçait "une croissance robuste, même s’il y a un léger ralentissement !" Trois mois plus tard, il plaidait devant la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement pour qu’on "donne une chance au secteur privé de s’autoréglementer" quelle perspicacité !
Si un système voit lui échapper ainsi ses propres créatures, c’est qu’il est en crise existentielle. Voilà pourquoi, si on veut éviter d’autres effondrements, toujours plus douloureux, il faut oser des ruptures !
En premier lieu, nous pensons qu’il faut rompre avec une conception de la productivité fondée sur l’abaissement des coûts salariaux et des dépenses sociales. Il faut inverser la tendance continue à la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée. La source de l’inflation n’est pas là. Elle est du côté des turpitudes des opérateurs financiers.
En deuxième lieu, il faut rompre avec la dépendance absolue des marchés financier pour financer l’économie, car ils ne la financent plus, ils l’empoisonnent. La Banque centrale européenne a, avec sa création monétaire, un rôle déterminant à jouer pour orienter l’argent vers l’économie socialement efficace : celle qui crée des emplois, promeut la formation, développe des services publics, réalise des productions durables et des services utiles, donne toute sa place à la recherche-développement, respecte les entreprises publiques et l’intérêt général, et fait prévaloir la coopération sur la guerre économique !
Mais pour cela, il faut changer la mission de la BCE : elle doit refinancer les banques avec des taux d’intérêt très différents selon qu’il s’agit de crédit destinés à l’économie saine que je viens d’évoquer ou, au contraire, voués aux opérations financières malsaines. Les conditions d’accès aux crédits doivent être très avantageuses dans le premier cas et extrêmement dissuasives dans le second. Dans le même temps, il faut naturellement des contrôles rigoureux des banques et des fonds. Il faut également instituer d’une taxe sur les mouvements de capitaux financiers. Et il faut travailler à la refondation des institutions économiques internationales, comme vient de le réclamer avec force - et avec raison - le Président Lula devant les Nations Unies.
En troisième lieu, enfin, il faut rompre avec la suffisance et la condescendance d’une petite "élite" expliquant aux citoyens qu’il n’y a pas d’autres choix qui vaillent que le les siens.
Puissions-nous au moins discuter sérieusement de tout cela avec un esprit ouvert et un grand sens des responsabilités ! Alors, la crise aurait au moins servi à quelque chose.
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