Pourquoi les banques des Etats-Unis tombent comme des dominos ?
La débâcle qui affecte tout le système bancaire des États-Unis a atteint un nouveau paroxysme hier après l’annonce de la faillite de la banque Lehman Brothers, alimentant à son tour la crise du système financier globalisé. La quatrième banque d’affaires du pays, considéré il y a peu de temps encore comme l’un des mastodontes sur le théâtre de la finance mondialisée, a enregistré une nouvelle perte de 3,9 milliards de dollars (3,1 milliards d’euros) au dernier trimestre, après avoir déjà « encaissé » des résultats négatifs et de gigantesques dépréciations d’actifs depuis le début de l’année. Un retournement provoqué par la chute de l’immobilier sur laquelle la banque avait adossé sa formidable croissance de ces dernières années.
En même temps que l’annonce de la faillite de Lehman Brothers, on apprenait qu’un autre géant de Wall Street, la banque d’affaire Merrill Linch, avait dû se résoudre à se faire avaler par Bank of America pour 50 milliards de dollars (38 milliards d’euros). L’opération a été d’évidence très fortement suggérée par l’administration US, qui a cherché d’arrache-pied, durant ces dernières heures, des mesures capables d’éviter un trop grand traumatisme aux marchés financiers avant leur réouverture, lundi matin, sur les marchés asiatiques.
En vain. Pas plus ce sauvetage de Merrill Linch que l’annonce par un pool de banques internationales de créer un fonds
« antifaillite », doté de quelque 70 milliards de dollars (52 milliards d’euros), ou même que les injections massives de liquidités que la Réserve fédérale se disait prête à octroyer
au secteur bancaire, n’ont permis d’éviter que la journée ne se transforme en véritable lundi noir sur toutes les places financières de la planète .
Une extension de la crise du crédit
Le choc est d’autant plus dur que les banques états-uniennes, dont la plupart sont fortement engagées dans les crédits à l’immobilier et leurs produits financiers dérivés, ne cessent de voir
leur situation se détériorer. Surtout, la crise, née des défauts sur les fameux subprimes (crédits hypothécaires à risques destinés aux pauvres), touche désormais d’autres formes de crédits
immobiliers, réputés plus sûres et utilisés par les classes moyennes, jusqu’aux avances d’argent sur simples cartes bancaires.
Comment en est-on arrivé là ? Le mécanisme est simple : la grande masse des citoyens des États-Unis a vu, selon les chiffres les plus officiels, ceux du Bureau fédéral des statistiques, ses revenus salariaux, au mieux, stagner tout au long de la dernière décennie. Pour compenser et améliorer malgré tout son niveau de vie, elle a eu très fortement recours à l’emprunt et en particuliers au crédit hypothécaire sur ses biens immobiliers.
Tant que la valeur des logements grimpait en flèche, les particuliers pouvaient avoir accès à des crédits de plus en plus
importants et la consommation intérieure marchait du tonnerre de Dieu (ce qui explique en partie les chiffres de croissance record affichés par les États-Unis ces dernières années). Mais tout
s’inverse quand la bulle immobilière éclate. Des millions de logements sont saisis et les crédits hypothécaires deviennent très difficiles à obtenir et portent, de toute façon, sur des sommes
beaucoup plus réduites. Un enchaînement récessif infernal se met alors en place.
La faillite de tout un système
L’hypothèse, un temps envisagée, d’un mécano de reprise de Lehman Brothers, avec le soutien des pouvoirs publics, comme l’avait fait le Trésor une semaine plus tôt en nationalisant, de fait,
Fannie Mae et Freddie Mac, deux agences spécialisées dans la garantie et le refinancement des crédits hypothécaires, a dû être abandonnée face à l’ampleur du passif de l’établissement. Après
une société coréenne, la banque britannique Barclays, approchée au dernier moment, a décliné finalement l’offre. Elle espérait que l’administration réédite une opération analogue à celle de
mars dernier pour sauver Bear Stearn, un autre mammouth de Wall Street dans lequel elle avait injecté quelque 29 milliards de dollars, avant qu’elle ne soit « rachetée » par JP
Morgan.
Ces opérations coûtent très cher et l’on atteint sans doute aux limites des réserves disponibles, compte tenu des trous dans les
caisses publiques et du surendettement du pays. Mais il semble surtout que c’est la crainte d’avoir à intervenir de la même façon à chaque menace de faillite qui a conduit les autorités à jeter
l’éponge. Comme des dominos, d’autres établissements pourraient en effet être entraînés à leur tour rapidement vers la faillite. Comme la banque Washington Mutual (plus de 15 milliards de
dollars de pertes et de dévalorisations d’actifs) ou l’assureur AIG (American International Group), très présent aussi dans le secteur des prêts immobiliers, qui se voit devant l’impérative
nécessité de lever la bagatelle de 20 milliards de dollars pour faire face à ses engagements envers les investisseurs, s’il veut continuer à fonctionner.
L’Europe en première ligne
Pour faire face, les autorités se sont tournées vers la seule Réserve fédérale (Fed). Celle-ci a décidé de prendre des mesures présentées comme « techniques » pour assurer la liquidité des marchés. Des dispositions particulières qui l’autorisent en fait à
reprendre désormais les titres pourris détenus dans leurs portefeuilles par les banques en difficultés en les échangeant contre de nouveaux crédits. Soit un mécanisme qui consiste à faire
fonctionner la planche à dollars sans réelle contrepartie. Certaines de relancer l’inflation, les autorités US tentent ainsi d’user des privilèges du billet vert (monnaie commune mondiale de
fait) pour faire payer au reste de la planète le plus gros de la crise.
L’Europe est en première ligne. Son économie réelle, qui accuse déjà des premiers signes de récession, est très fortement menacée. Ses ministres de l’Économie et des Finances, qui ont participé à un sommet Ecofin, le week-end dernier à Nice, ne peuvent pas ne pas avoir été informés de l’aggravation de la situation qui se dessinait outre-Atlantique - un plan d’actions concertées entre la Fed et la Banque centrale européenne (BCE) pour intervenir de conserve sur les marchés n’a-t-il pas été mis au point durant le week-end ?
Et pourtant les mesures avancées sont loin d’être à la hauteur : ni plan de relance ni baisse des taux d’intérêts en faveur d’investissements porteurs d’emplois. Tout au contraire, c’est aux salariés et à leurs syndicats que les demandes les plus explicites ont été formulées, en faveur d’une dite modération des rémunérations afin de laisser ouverte la possibilité d’une baisse des taux de la BCE. À une date… indéterminée. Les dogmes monétaristes sur lesquels fonctionne l’euro sont respectés. Washington applaudit.
Plus que jamais, on le voit, les salariés européens ont intérêt à s’immiscer dans le débat qui surgit à la faveur de l’aiguisement de la crise. Pour faire valoir des solutions radicalement différentes s’ils entendent préserver vraiment leurs intérêts et se prémunir des dégâts de la débâcle financière.
Bruno Odent
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)