Fête de l’Humanité 2008
Cali : « À la Fête de l'Humanité, on sait pourquoi on est là, pourquoi on lutte »
Bruno Caliciuri, alias Cali, s’apprête à soulever la foule de la Fête de l’Humanité. Un lieu qu’il connaît bien depuis sa venue en 2006, sur la grande scène. À l’époque, le chanteur de Perpignan n’était pas aussi connu qu’aujourd’hui, bien que déjà à l’origine de tubes incontestables, dont C’est quand le bonheur. Il chantait l’Amour parfait, pas encore l’Espoir, titre de son dernier album tout entier dédié à l’idée de Résistance. En septembre 1 000 Coeurs debout vont se lever pour lui. Ce sera dimanche, juste après le meeting, signe qu’il compte désormais parmi les chanteurs les plus populaires. Une présence dont il s’avoue particulièrement fier. Partout où il se produit, Cali enflamme l’assistance grâce à un show particulièrement énergique. Quand il est sur scène, il donne tout, instinctif et généreux, n’hésitant pas à se jeter dans les bras du public. Parce qu’il s’intéresse à la politique, il a soutenu la gauche à l’élection présidentielle. Son concert à la Fête sera donc pour lui l’occasion de réaffirmer ses idéaux pour un monde meilleur. Un engagement qui passe aujourd’hui par des mots-citoyens lancés au mégaphone : « Est-ce que tu sens quand tu sers le poing, l’odeur délicieuse de la liberté ? » L’écouter, c’est se sentir vivant, tendu vers le désir de changement : Pensons à l’avenir, chante-t-il. Et si on s’y mettait ?
Vous vivez dans un tourbillon permanent. Quel regard portez-vous sur tout ce qui vous arrive depuis vos débuts ?
Cali. J’y pense souvent. Le problème, c’est de se poser et de se dire : il se passe ça, ce qui m’arrive n’est pas rien. C’est énorme. Un formidable cadeau. J’ai l’impression, de plus en plus, que je réussis ma vie. J’avais une chance sur des milliers de tomber là-dedans. C’est assez jouissif, juste extraordinaire.
Vous êtes sur mille projets artistiques en même temps, comme si vous aviez l’envie de tout connaître, tout voir, tout faire ?
Cali. C’est l’idée de, on vit, on meurt. J’avais plein de projets avant que je devienne Cali, avant tout ça. Les limites maintenant, c’est mon imagination. Disons que je n’ai pas peur de proposer des rencontres artistiques. Là, je suis sur un projet acoustique avec mes musiciens qui travaillent à fond, en ce moment, alors qu’on est encore en plein électrique actuellement. Pour l’an prochain, on a un projet piano cuivres. On est en train de réfléchir à monter un petit opéra.
D’autres se seraient contentés de leur succès. Pour vous, c’est une manière d’aller jusqu’au bout de l’aventure musicale ?
Cali. L’aventure de la vie, en fait. C’est la moindre des choses de rendre ce qu’on a reçu. Léo Ferré nous a tout donné. Je trouve qu’aujourd’hui on n’en parle pas assez. Son oeuvre est énorme. Vu ce qu’il nous a laissé, on devrait en parler mille fois plus.
Comment expliquez-vous ce silence ?
Cali. Chez Ferré, il y a plusieurs côtés. Il ne s’est jamais posé la question d’être « commercial », même si certaines de ses chansons ont connu un immense succès. Un jour, il expliquait que Avec le temps, il l’avait dans les tiroirs. À sa belle-soeur, il avait dit « j’ai écrit ma vie en vingt minutes, qu’en penses-tu ? » Il a montré la chanson à la maison de disques qui lui a répondu que ce n’était pas ce qu’elle voulait sortir. Il y a des morceaux comme celui-là et d’autres choses moins accessibles. Mais, au-delà de ses chansons, il nous a donné des artistes. Thiéfaine, Lavilliers, Higelin, c’est Ferré. Et grâce à eux, on a Miossec, Dominique A, puis Bénabar, Cali, Sanseverino et d’autres. Ferré, c’est vraiment la source. J’aimerais faire revivre son oeuvre avec d’autres artistes, à travers une performance, pour dire aux jeunes qui ne le connaissent pas : si nous sommes là, c’est grâce à lui.
Dans votre dernier album, vous chantez : « l’espoir est dans la rue la victoire est au bout de la fleur ». Des mots qui résonnent comme une sorte d’hymne à la résistance, à l’idée de lutte…
Cali. Je le vis comme cela tous les jours. La chanson l’Espoir, je la dédie à tous les lycéens, aux profs, aux étudiants qui sont descendus dans la rue, qui sont en lutte. Oui, l’espoir est dans la rue. Et ce qui est terrible, c’est le mépris avec lequel ils sont traités. On n’a pas le droit de leur signifier vous n’êtes rien, vous descendez dans la rue, on s’en fout, c’est nous qui allons gagner.
1 000 Coeurs debout est aussi une chanson militante…
Cali. C’est juste une révolte intérieure. Personnellement, j’ai beaucoup de chance. Je suis un nanti pas rapport à plein de gens, mais ce n’est plus possible de voir la manière dont on est traités. Je suis allé voir les sans-papiers à la bourse du travail qui disent au grand jour : on ne se cache plus parce qu’on n’en peut plus. Cela fait des années qu’on cotise, qu’on paie des impôts, on est 400 000 en France et on est traqués. Ils dorment dans la rue pour interpeller l’opinion, dire qu’ils veulent être régularisés. Des gens qui vivent là, chez nous, et qui sont détruits. Ce qui me bousille totalement, c’est l’immobilisme que ce soit des deux côtés, de la gauche, de la droite, peu importe.
Comment le public vit-il vos chansons à caractère politique ?
Cali. Il y a des gens qui disent : on ne vient pas pour écouter des paroles de meeting. D’autres, que c’est important de le faire à ce moment-là. Pour moi, c’est juste être dans la sincérité. J’ai besoin de le dire, de le gueuler. Cela me fait d’abord du bien et peut-être que cela peut faire du bien à d’autres personnes aussi. Si, nous artistes, on ne le fait pas, on démissionne. On s’est battus pour que les gens écoutent nos chansons. La vie est courte. Si c’est pour se dire à la fin : je n’ai pas osé exprimer ce que je pensais, j’ai juste vendu une poignée de disques de plus, c’est là que cela risque d’être difficile. En ce moment, c’est important de parler de ces ignobles lois qui sont en train d’être ajustées au niveau de l’Europe. On a quand même l’Irlande qui refuse tout cela pour des raisons qui ne sont pas rien et on a Brice Hortefeux qui dit : on ne va pas baisser les bras parce qu’il y a 1 % des Européens qui ont voté contre la Consitution européenne. C’est d’un mépris ! On est tirés vers le bas. Je pense qu’on est sortis de l’État démocratique. Il suffit de voir maintenant, que c’est le président qui va nommer le chef des télévisions. C’est du berlusconisme absolu ! C’est grave.
Venir à la Fête de l’Humanité dans ce contexte, n’est pas anodin. Quel sens donnez-vous à votre présence ?
Cali. C’est une vraie fierté de venir à la Fête de l’Huma. Si mon papa était là, il serait monté me voir, mes grands-pères, pareil. Je me souviens de l’accueil la première fois où je me suis produit ici. Les gens viennent de toute la France, il y a de vrais réseaux, des associations qui sont là avec leurs tracts. La Fête de l’Humanité, c’est l’apogée de tout ça, des gens qui se retrouvent ensemble pour revendiquer. Pour moi, c’est la révolution permanente. Cela me rappelle ce qu’on faisait pour le KO Social des Têtes Raides. Il y a des musiques, c’est ponctué de discours politiques et sociaux qui ne sont pas nécessairement ceux des partis. On peut aussi bien parler des intermittents, d’éducation, du logement, des sans-papiers… On débat tout le temps. On sait pourquoi on lutte, pourquoi on lève le poing, pourquoi on est là. La dernière fois que je suis venu, l’association des enfants des Brigades internationales m’a remis un tee-shirt. Cela m’a beaucoup touché. Ils étaient là, se serraient les coudes, parlaient de tout ça. Ce n’est pas rien. Il faut remercier les gens qui se sont battus contre tous les fascismes du monde, leur dire : grâce à vous on est là, grâce à vous on a des poètes qui sont partis d’Espagne et qui sont allés planter des graines dans le monde entier, grâce à vous il y a eu des révoltes et des gens qui n’ont rien lâché.
Parlez-nous de l’engagement de votre famille ?
Cali. Mon père était dans une section socialiste et puis communiste. Il était à fond dedans. Je l’ai vu aller dans des meetings dans la région de Vernet-les-Bains. C’était quelqu’un de très doux, mais quand il était dans les meetings, il s’enflammait. Je ne le voyais jamais comme ça. Cela m’a marqué. Il y a mon grand-père, le père de ma mère, il était boxeur, maçon et était au Parti communiste. Il était d’origine catalane. L’autre grand-père, le père de mon père, était italien. Avec les Brigades internationales, il s’est battu contre Franco, pour Sacco et Vanzetti, il a été responsable d’une section communiste en Lozère, dans la Résistance française…
On comprend mieux, donc, la tonalité de votre album et de ce que vous chantez aujourd’hui.
Cali. Quand j’avais 18 ans, je m’en foutais totalement de tout ça. Aujourd’hui, je me rends compte de ce que sont tous ces parcours de ma famille et de l’histoire qui est la mienne. C’est important toute la fierté de tout cela.
Vous parlez de la droite, mais la gauche ?
Cali. On ne sait pas ce qu’elle veut. C’est vraiment dommage. Il y a beaucoup de choses intéressantes dans la gauche. Je regarde de près ce que fait Besancenot, son Nouveau Parti anticapitaliste. Le Parti communiste m’intéresse, je trouve Marie-George Buffet merveilleuse, mais on n’a pas le droit de faire 2 % aux prochaines élections. Maintenant, le but, c’est de gagner.
On est loin de Ségolène Royal…
Cali. On ne fait pas l’élection en une fois. Regardons Mitterrand, Chirac… La première fois, elle s’est bien battue. Maintenant, elle a l’expérience, elle peut regarder ses vrais alliés et la prochaine fois, c’est la bonne. Je plaide pour l’union de la gauche. Le problème, c’est comment ? Quand on voit qu’au sein du PS, on n’est pas d’accord sur le candidat. On verra ce qui va sortir du prochain congrès de Reims.
Que vous évoque l’idée d’une gauche libérale ?
Cali. Je crois qu’on est de droite ou de gauche. Il faudra clarifier tout cela. Encore une fois, on court à l’échec si jamais on ne s’entend pas. On a besoin des voix de toute la gauche. Mitterrand a été élu avec toutes les voix de gauche. Si jamais, il y a un petit doute quant à ce mot libéral où quant à ce dérapage à droite, on n’aura pas tout. On ne gagnera pas. C’est évident.
Une de vos chansons témoigne du problème du droit des pères. Quel papa rêveriez-vous d’être dans la vie ?
Cali. J’aimerais donner à mes enfants l’éducation que j’ai reçue. Arriver à la cheville de mon père. Avec le recul, je crois que j’ai eu beaucoup de chance de l’avoir. Il a eu des mots incroyablement justes au moment de l’adolescence et des premières bêtises, il me disait : sache que je te fais confiance. Cela a toujours résonné en moi. Les mots peuvent détruire, mais aussi sauver la vie. Avec mes enfants, on s’appel le, juste pour se dire : « je t’aime ». C’est super-fort, alors que ce n’est pas facile de livrer ses sentiments. Je dis à ma fille, à mon garçon : vous êtes le plus importants pour moi. Quand vous serez grands, même si vous partez en papillons libres, on se dira « je t’aime » tout le temps.
Vous chantez l’Amour parfait. Êtes-vous un grand amoureux ?
Cali. Pour moi, il n’y a que l’amour. Le reste n’est qu’un déguisement. Quand on se réveille le matin et qu’on se dit : que vais-je faire pour garder cette flamme, qu’est-ce que je vais pouvoir inventer. C’est magnifique. On est heureux. Je suis souvent très nul, mais c’est mon seul combat. Il y a une chose essentielle : ne pas s’enfuir à la première dispute. C’est cela un couple. Ce qui est beau, c’est d’avoir de vraies crises et de les surmonter. Cela rend plus fort.
Vous donnez beaucoup de vous sur scène. D’où vient votre énergie ?
Cali. Je crois qu’on est heureux d’être là, tout simplement. On boit des coups ensemble avec les musiciens, les techniciens, on refait le monde. Cela fait partie du concert. J’ai joué durant dix-sept ans au rugby, je n’entretiens pas ma forme physique, mais je crois que c’est un passif qu’on ne perd pas. Différents entraîneurs m’ont donné des phrases clés, qui me permettent de préparer un concert un peu comme un match. Je me concentre beaucoup. Il y a un rituel : on se chauffe la voix, un petit footing, des étirements, et puis le trac arrive brutalement à un certain moment. C’est là qu’il faut le faire basculer en émotion positive, car si la peur s’installe, tout est raté. Surtout, il y a le public. Quand on est crevé et qu’on l’entend gueuler quand est dans les loges, on se sent tout de suite, revitalisé.
Un message au public de la Fête ?
Cali. Ne nous laissons pas marcher sur les pieds. Ils pourront interdire certaines émissions de télévision, certains chanteurs ne pourront pas passer à la télévision ou à la radio, mais jamais ils n’interdiront l’instant « T » des milliers de personnes rassemblés qui se serrent les coudes et veulent gueuler leur solidarité. Il faut les multiplier ces moments-là. L’associatif, c’est par-là qu’on va s’en sortir. Je dis merci à tous les bénévoles qui mettent la vie de l’autre d’abord, en avant.
(1) Concert : dimanche 14 septembre 17 heures, sur la grande scène.
Entretien réalisé par Victor Hache
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