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Médias - Article paru le 10 septembre 2008

Fête de L’Humanité

Jack Ralite « Il faut inverser les rapports entre l’argent et la culture »



Le projet de réforme audiovisuelle sera déposé le 1er octobre en Conseil des ministres. Jack Ralite, qui fut membre de la commission Copé, participera au débat sur l’audiovisuel public à l’agora de l’Humanité. Entretien.

Sénateur communiste, membre de la commission Copé que vous avez quittée, quel regard portez-vous sur le projet de suppression de la publicité sur l’audiovisuel public à la veille de sa présentation en Conseil des ministres ?

Jack Ralite. Ce n’est ni plus ni moins que la casse programmée de la télé et de la radio publique. Nicolas Sarkozy, lui, parle de « révolution culturelle ». Mais, c’est dans sa manière de faire, il « mal nomme » les choses, ajoutant ainsi, comme dirait Camus, « au malheur du monde », en l’occurrence celui de la télévision publique qui est la partenaire quotidienne de 98,5 % des Français avec tout ce que cela implique.

Vous parlez de casse programmée. À quel niveau ?


Jack Ralite. Sur deux plans. Celui des financements et celui des institutions. Le projet présidentiel des financements ôte au service public la publicité et ne la compense pas comme il s’y était engagé « à l’euro ». Mieux, il ne considère pas le coût des programmes remplaçant les horaires libérés par la publicité, ne prévoyant pas de crédit de développement et s’entêtant sur le blocage de la redevance. Encore mieux, il offre au secteur privé une partie de la publicité supprimée sur le service public, sans parler de la deuxième coupure publicitaire ou de l’octroi de trois minutes supplémentaires de pub par heure… Par ailleurs, en juillet, il a fait voter au Parlement, dans la « loi sur la modernisation de l’économie », l’abandon des seuils anticoncentration. On voit où vont les amours présidentielles. Mais le privé intervient lui-même dans ce déséquilibre. Nonce Paolini, PDG de TF1, explique sa stratégie publicitaire : publicité très chère en soirée, là où la télévision publique n’en aura plus, et publicité bradée, voire gratuite dans la journée. Bel exemple de ce que peut être la « concurrence libre et non faussée ». Facteur aggravant : l’apparition de nouveaux acteurs, les industries des « tuyaux » qui s’intéressent désormais aux contenus : ainsi, ce « nain économique » qu’est l’audiovisuel public va devoir affronter ce géant qu’est Orange. Enfin, on assiste à des initiatives inquiétantes en Europe : l’Allemagne élabore une politique qui interdit d’intégrer Internet dans le service public, l’Angleterre discute d’une redistribution d’une partie de la redevance à l’audiovisuel privé pour les missions de service public qu’il assume ! Ainsi, tant au plan national qu’européen, États et grands groupes industriels agissent de concert contre les services publics. On est loin de la définition du service public qu’a fait en France le Conseil constitutionnel et à Prague, en 1994, le Conseil de l’Europe unanime. Du strict point de vue des finances, donc, l’initiative élyséenne est donc une régression.

Et du point de vue institutionnel ?


Jack Ralite. Elle consacre la mainmise de l’État et du privé. Ainsi, nouvelle monarchie télévisuelle, le président de la République va nommer les présidents de la télé et de la radio publiques. Ensuite, le conseil d’administration de France Télévisions verra, sur douze membres, huit issus du « monde de l’entreprise » face à deux représentants des syndicats et deux de l’État, l’un au nom de l’État « actionnaire », l’autre au nom de l’État « garant de la cohérence de la politique audiovisuelle ». Il est donc urgent de s’unir pour arrêter cette folie où l’État fabrique un service public animé par le privé. Il n’y a pas d’autre solution que d’agir et de ne pas subir. Les personnels et leur intersyndicale ont mené deux grèves. Quant aux professionnels, rassemblés au sein du « mouvement du 2 juin », après une première réunion aux Folies Bergères, ils en organisent une nouvelle, lundi, au théâtre du Châtelet. C’est bien, mais, face à la gravité de l’attaque, tous les concernés, du « in », comme du « off », comme les citoyens, n’ont qu’un moyen : se retrouver sur l’essentiel, par-delà leurs revendications catégorielles, si légitimes soient-elles. On ne sauve pas une maison qui brûle en se préoccupant seulement des chaises. Il faut donc défendre le projet d’une réelle nouvelle télévision publique qui, à la fois, défend son héritage et, dans un même mouvement, s’en défend et évite ainsi des « retards d’avenir », comme le dit Predrag Matvejevic, grand universitaire bosniaque.

Quel devrait être, selon vous, le cahier des charges de ce nouvel audiovisuel public ?


Jack Ralite. Il doit incarner un pluralisme vivant et faire preuve d’une totale indépendance vis-à-vis de l’État comme des grands groupes, condition sine qua none d’une liberté de création et d’information. Quant à ses contenus, ils devront conjuguer considération de la pensée, partage des connaissances, courage de la création, plaisir de la découverte, alchimie des rendez-vous réguliers et de l’inaccoutumance, désir de la mêlée où se retrouvent le « je » et le « nous », accueil de toutes les pratiques artistiques, décloisonnement des genres, esthétique des oeuvres, ouverture au monde, rejet de tout enfermement. Au carrefour de l’émotion et de l’intelligence, l’audiovisuel public se doit avant tout d’être généraliste, tendant vers cette « alliance mystérieuse » dont parlait Maupassant entre programmes et téléspectateurs. L’audiovisuel public qu’il faut promouvoir doit être aussi résolument « moderne », tant dans sa dimension démocratique que technologique, sans pour autant penser que celle-ci aurait la vertu de tout résoudre. Quant à son financement, il devra être suffisant, pérenne, évolutif, croisé, garanti sur six ans. Il ne faut pas proscrire la publicité mais l’encadrer et la diminuer. Par ailleurs, les industries culturelles doivent être mises à contribution, sans oublier la nécessaire solidarité entre les services publics audiovisuels européens. Mais surtout, il faut rester attaché à la redevance, cet actionnariat populaire, authentique, qui a fait la télévision de service public en France et qui doit continuer à le faire même s’il se limite au début à une indexation. À travers ce que serait une responsabilité publique, sociale, nationale en matière d’audiovisuel - qui sera telle par sa qualité, sa liberté, son éthique que le secteur privé ne pourrait l’ignorer - il faut inverser les rapports entre l’argent et la culture. Dans le projet Sarkozy, l’argent est roi et la culture l’exception. Dans le projet que je défends avec d’autres, la culture sera reine et l’argent l’exception. Ainsi la radio télévision publique qui a fait des progrès dans la dernière période, et qui n’a jamais été assimilable à la radio télévision privée, deviendra un « bien commun » qui sera considéré comme un « bien public ». Le projet sarkozien, c’est « les liaisons dangereuses ». Notre projet, c’est un « cercle vertueux ».

Entretien réalisé par Sébastien Homer

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Tag(s) : #CULTURE
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