Editorial par Michel Guilloux
Devoir de rentrée
L’on comprend rétrospectivement pourquoi le ministre de l’Éducation n’était pas hier sur le terrain à lancer en compagnie des premiers intéressés « l’année des enseignants ». Il avait mieux à faire : participer, en compagnie de six autres membres du gouvernement, au cabinet « fantôme » mis en place par le président de la République, devant servir à élaborer puis à diffuser les messages de la communication élyséenne. Face à une opinion qui se détourne, faisant le rapport quotidien des promesses non tenues et de la vie qui s’aggrave au rythme de réformes libérales menées au pas de charge, ce n’est pas de trop. Chacun dans son domaine excelle d’ailleurs à s’appuyer sur les aspirations profondes de la société pour mieux travailler à un remodelage qui va à rebours de celles-ci. L’école « nouvelle génération » que nous a encore vantée le ministre de l’Éducation à la veille de cette rentrée s’attacherait « à briser, méthodiquement, toutes les digues qui refoulent inlassablement les rêves des enfants et les ambitions des parents ». Qui pourrait s’élever contre pareille ambition : réaliser les « rêves des enfants », assurer « les ambitions des parents » pour leur progéniture ? Qui pourrait le savoir, mieux que Xavier Darcos, qui a « vécu bien des rentrées scolaires, tour à tour comme élève, enseignant, inspecteur général, ministre de l’Éducation nationale ou encore comme père de famille » ? On se le demande.
On se le demande et l’on trouve quelques éléments de réponse, en écoutant quelques paroles de ces enseignants qui se réunissaient hier avec le même noeud au ventre que leurs douze millions d’élèves aujourd’hui, signe d’un trac à la mesure de l’enjeu éducatif, la transmission à assurer pour les premiers, leur vie à construire pour les seconds. Avec le premier jour arrive la découverte de l’emploi du temps et des effectifs, avec la crainte du nombre de classes surchargées et des difficultés qu’elles entraînent pour accomplir sa mission éducative. Signe des temps, rarement rentrée scolaire aura vu fleurir autant d’ouvrages d’enseignants sur leur métier. Et l’on y lit que ce qui les fait tenir c’est, pêle-mêle, « le plaisir de voir évoluer une classe », « la dynamique intellectuelle que les problèmes créés suscitent au sein de l’équipe enseignante », que « rien n’est jamais acquis, aucune journée ne ressemble à une autre » ou encore « le réel appétit des élèves pour le savoir »… Il y a en creux dans cette vague éditoriale la volonté de sortir des murs d’une école mise à mal d’année en année en s’adressant au public le plus large, celui-là même qui nourrit des ambitions pour ses enfants et que les discours ministériels tentent de charmer pour mieux l’opposer aux professeurs et le diviser avec la carte scolaire. Là réside si ce n’est « la », au moins une clef pour s’opposer aux mesures en cours. Le secrétaire général de la FSU le disait avec d’autres mots dans nos colonnes mais avec le même souci : « Il faut trouver des moyens d’action qui rassemblent tout le monde car la bataille ne se gagnera pas seulement avec les personnels de l’éducation. »
Une bataille de l’opinion est engagée. Il est toutefois difficile de résister tout le temps à l’épreuve du réel. Le ministre de l’Éducation lui-même peut se retrouver en difficulté, dès lors qu’il s’agit du sens concret de ses réformes. L’on songe au « Débrouillez-vous ! » lancé aux élus locaux avec sur les bras la mise en place des « deux heures » de soutien hebdomadaire dans les écoles primaires. L’on songe au « Je n’ai aucun complexe à défendre le non-renouvellement d’un certain nombre d’emplois car le poids de la dette est considérable » pour défendre les soixante mille suppressions de postes engagées en six ans, les douze mille de cette rentrée-ci et les treize mille cinq cents annoncés pour l’an prochain, qui devraient atteindre le même secteur primaire. L’année scolaire ne fait que commencer.
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