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Tribune libre - Article paru le 31 août 2008

l’Humanité des débats

L’agriculture n’est pas gérable dans la mondialisation libérale

Par Gérard Le Puill, journaliste honoraire (1)



Quelles voies pour une agriculture au service de la souveraineté alimentaire des peuples ?


L’échec de la réunion tenue à Genève du 21 au 29 juillet en vue d’obtenir un préaccord sur la libéralisation du commerce mondial n’a guère été analysé par la quarantaine de pays participants. Il ne l’a pas été davantage par le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui a repris son bâton de pèlerin de New Delhi le 12 août à Washington du 21 au 23 dans l’unique but de trancher le noeud de la discorde sur ce qu’il considère comme un détail technique entre l’Inde et les États-Unis. Un échec du cycle de Doha serait désastreux pour le développement, répètent Pascal Lamy, le commissaire Mandelson et quelques négociateurs du Sud aux intérêts agricoles très affirmés. Ceux qui les soutiennent affirment même que le manque à gagner en croissance économique serait de 100 milliards de dollars par an. Pensez donc : 0, 1 % du PIB mondial selon leurs savants calculs à partir de simulations !

En exigeant une « clause de sauvegarde » permettant de surtaxer des importations de produits agricoles susceptibles d’inonder son marché intérieur avec le risque de provoquer la ruine de millions de paysans dans son pays, le ministre indien du Commerce a pourtant posé un problème qui mérite l’ouverture d’un grand débat politique, social, sociétal, éthique et environnemental à l’échelle de la planète.

Il faut que les peuples s’en mêlent pour imposer ce débat. Nous sommes en ce début du XXIe siècle sur une planète qui compte plus de six milliards d’habitants et qui en comptera trois milliards de plus dans moins de cinquante ans. Or la boussole des négociateurs de l’OMC demeure le vieil outil rudimentaire inventé au début de XIXe siècle par le spéculateur britannique David Ricardo. À l’époque, la « théorie des avantages comparatifs » promue par Ricardo pour écrémer les matières premières agricoles et minières les plus rentables de la planète avait sa logique du côté des possédants. De nos jours, cette théorie appliquée à l’agriculture ne peut que multiplier les spéculations, accélérer l’abandon des terres les moins fertiles, exploiter les plus productives jusqu’à l’épuisement, provoquer des famines, accélérer le désastre écologique qui pointe déjà dans de nombreuses zones agricoles à travers le monde. Il serait criminel de s’engager dans une nouvelle phase de dérégulation des politiques agricoles sans avoir ce débat préalable chez les décideurs politiques, sans entendre les inquiétudes des agronomes et des climatologues sur l’état de la planète.

Il faut aussi tirer les leçons politiques de l’actualité récente. La campagne céréalière 2007-2008 a montré qu’une simple perspective de difficultés d’approvisionnement dans quelques dizaines de pays importeurs nets de blé, de maïs ou de riz pouvait, la spéculation aidant, faire doubler ou tripler le prix de certaines céréales sur les marchés internationaux. Devant cette perspective, certains pays exportateurs en sont venus à taxer momentanément leurs propres exportations pour contenir les prix sur leur marché intérieur afin d’éviter les révoltes contre la vie chère, voire la famine.

Les pontes de l’OMC, du FMI, de l’OCDE ont aussitôt dénoncé une erreur stratégique, affirmant que ces politiques de rétention encourageaient la spéculation sur les marchés internationaux. Utilisé dans un contexte réducteur, l’argument n’est pas totalement faux. Il révèle néanmoins la grande cécité de ses utilisateurs, voire la sélectivité de leur regard. Quand ils deviennent propriétaires de centaines de millions de tonnes de grains entassés dans des silos, les spéculateurs peuvent aussi faire de la rétention de marchandise en refusant d’exporter le temps qu’il faut pour faire flamber les cours. Surtout que l’insuffisance des stocks publics de céréales met l’arme alimentaire entre leurs mains. Voilà un sujet de méditation pour les décideurs politiques, et notamment les Français, particulièrement discrets sur ce sujet pendant et depuis la réunion de Genève.

Concrètement, la terre peut nourrir toutes les populations qu’elle porte sous diverses latitudes. Mais elle ne le fera qu’en utilisant toutes les terres arables et tous les parcours herbeux capables de se régénérer grâce aux activités paysannes.

Dès lors, les écarts de potentiel agronomique entre les terres les plus fertiles et les sols moins favorisés par la nature nous démontrent que la « théorie des avantages comparatifs » toujours en cours à l’OMC est un concept inapproprié pour la production agricole. D’autant que la proximité entre les lieux de production et de consommation demeure une exigence, tant pour la fraîcheur des aliments que pour le respect des traditions alimentaires et culinaires des peuples. C’est aussi le seul moyen d’éviter les migrations massives aux conséquences toujours désastreuses et qu’un abaissement sensible des barrières douanières agricoles ne manquerait pas de provoquer.

La « clause de sauvegarde » exigée par l’Inde à Genève avec le soutien de la Chine est une arme de dissuasion contre la famine, contre la ruine accélérée de centaines de millions de paysans, contre la déforestation de millions d’hectares de forêts pour produire de la viande bovine, du soja et des agrocarburants là où ça peut rapporter gros. Pas plus que la « clause de sauvegarde », l’application de tarifs douaniers appropriés destinés à maintenir la vocation agricole de surfaces peu rentables partout dans le monde n’a rien d’une maladie honteuse de l’économie. Utilisées de manière intelligente, ces deux mesures sont même des outils indispensables pour réconcilier la politique avec l’action sociale, l’éthique du producteur avec les attentes du consommateur, les attentes sociétales et environnementales de ce dernier avec la possibilité donnée au producteur de faire du bon travail dans un cadre à la fois dynamique et sécurisé.

En charge de la présidence de l’Union européenne, la France se doit d’impulser ce débat avec ses partenaires plutôt que de pousser à la reprise du débat à l’OMC dès le mois de septembre 2008.

(1) Auteur de Planète alimentaire : l’agriculture française face au chaos mondial, un livre qui sera en vente à la Fête de l’Humanité avant de sortir en librairie à partir du 9 octobre (17 euros, Pascal Galodé Éditeurs).

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Tag(s) : #Economie
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