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Politique - Article paru le 20 août 2008 dans l'Humanité

La valse des grands prédateurs (3/5)

Des souverains très argentés

Le Feuilleton de l’Argent

On les courtise, on les redoute. Leurs liquidités sont bienvenues dans le capital des banques plombées par la crise des subprimes, mais on leur prête de sombres desseins. Les fonds souverains, création d’États pétroliers imbibés des revenus de l’or noir, ou de pays asiatiques débordant d’excès commerciaux, sont le nouvel acteur de la globalisation.

L’un des sept États confettis que comptent les Émirats arabes unis, Abu Dhabi, posé au milieu du golfe Persique, est une capitale « bling-bling », insolente de richesses. À l’image de son « ADIA Tower », siège de son fonds souverain, Abu Dhabi Investment Authority, qu’aucun visiteur ne peut manquer. Tour de verre de plus de 200 mètres de haut, elle domine la corniche, symbole d’une réussite financière reposant sur les recettes d’exportation de pétrole et de gaz dont le cours s’est envolé ces derniers mois. Dans l’ombre jusqu’à la crise des subprimes, ce fonds souverain- appellation donnée aux avoirs des États tirés des recettes pétrolières ou de change qu’ils convertissent en investissements financiers-, est sous les feux de la rampe depuis le 27 novembre 2007. À cette date, il entre dans le capital de la plus grande banque américaine, Citigroup, et devient son deuxième actionnaire. Un coup d’éclat dont ce fonds est coutumier depuis sa création en 1976. Après des placements tranquilles de ses avoirs financiers dans des obligations ou bons du Trésor aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux, il passe à l’offensive dès les années 1980. Sa stratégie : une plus grande diversification et la recherche de placements plus rémunérateurs. Fort de cette ligne, en 1983, ADIA s’accapare 9 % du capital de Reuters, agence de presse internationale. Trois ans plus tard, il réitère avec une participation à hauteur de 5 % dans le capital de la compagnie pétrolière française, Total. Des prises d’intérêts peu appréciées des États occidentaux craignant les conséquences géopolitiques de cette entrée en jeu d’un prédateur dans leurs entreprises. Des critiques vite retombées comme un soufflé. Mais, depuis, la donne a changé, confirmant ces craintes. En dix ans, le « prédateur » a multiplié ses actifs dans les entreprises occidentales passant de 200 milliards de dollars à plus de 850 milliards de dollars.

Une gestion à faire pâlir Wall Street

Avec la profondeur de la crise financière qui a complètement déstabilisé les géants de la finance, les fonds souverains apparaissent comme des sauveurs, laissant les dirigeants américains et occidentaux, bien que réticents, sans autre choix que de laisser filer le capital de leurs grands établissements financiers en faillite. Leur portefeuille, estimé aujourd’hui à 3 000 milliards de dollars, et leur montée en puissance rapide (selon le cabinet d’étude Morgan Stanley, la valeur des actifs détenus atteindrait 10 000 à 15 000 milliards de dollars à l’horizon 2015) en font des acteurs incontournables d’un nouveau financement de l’économie. Ainsi, les fonds peuvent sans aucune difficulté s’offrir les banques les plus prestigieuses.

Mais leur motivation n’a rien à voir avec la philanthropie. En dépensant 7,5 milliards de dollars pour racheter 4,5 % des parts de Citigroup, le fonds d’Abu Dhabi ne cherchait pas à sauver le système bancaire mais plutôt à remplir ses caisses. Juste avant cette opération, la banque américaine s’était « délestée » de 5 % de sa masse salariale. Un bon moyen pour ADIA de s’assurer un fructueux retour sur investissement. « ADIA entre et sort du marché en permanence et arbitre entre les différentes places et catégories d’actifs. C’est vraiment une gestion dynamique qui ferait pâlir les gérants les plus connus de Wall Street », reconnaît dans le quotidien économique la Tribune un banquier européen en poste à Abu Dhabi.

Depuis, le bal des prises de participation importantes par des fonds souverains dans les grandes banques et établissements financiers occidentaux s’est ouvert. Quelques jours après l’opération d’ADIA, le fonds du Qatar (Qatar Investment Authority) se payait pour 10 milliards de dollars le groupe suisse UBS, dixième banque mondiale. Fin 2007, le très récent fonds chinois CIC s’est offert une participation de 9 % dans la très réputée banque d’affaires Morgan Stanley.

Malgré l’opacité qui règne autour de l’activité des fonds souverains - ils ne produisent aucun bilan -, les analystes et les différents rapports s’accordent sur un rendement de l’ordre de 10 %. « Ce que nous savons au sujet de certains de leurs investissements est la pointe de l’iceberg, a déclaré Emad Tinawi, vice-président du cabinet d’expertise The Monitor Group pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Leur stratégie d’investissement est un des secrets les plus protégés. » Dotés d’une plus grande force de frappe avec l’arrivée de nouveaux fonds dopés par les réserves de change, dont l’exemple le plus probant est le fonds chinois CIC (200 milliards de dollars), les fonds souverains inquiètent. Les demandes de transparence de la part des gouvernements occidentaux ou des grandes organisations internationales (FMI, OCDE…) se multiplient. Du coup, l’émirat d’Abu Dhabi essaie de rassurer les dirigeants occidentaux concernés au travers d’un courrier adressé, dont le Wall Street Journal a dévoilé des extraits. Il assure que le fond « n’a jamais utilisé et n’utilisera jamais ses investissements comme un outil de politique étrangère ». Un tout petit pas qui nuance la volonté politique affichée des fonds russes et chinois de s’imposer en tant que bras armés de leurs gouvernements.

Un fonds qui se pique d’éthique de fonds

Dans cet univers, le Norway Government Pension Fund, créé par la Norvège, se démarque. Muni d’une « charte éthique » en matière d’investissement, depuis 2004, le gouvernement d’Oslo confie à la banque centrale la gestion de cette activité. Fondé sur des critères d’exclusion tels que la violation des droits de l’homme, la dégradation sévère de l’environnement ou la corruption massive, le fonds se veut exemplaire. Avec un retour sur investissement limité à 4 % (inférieur au Livret A français) et 380 milliards de dollars d’actifs, il se place quand même à la deuxième position mondiale. Depuis 2005, les décisions de désinvestissement se multiplient. Le comité éthique publie tous les ans une liste noire des entreprises dans laquelle le fonds s’interdit d’investir. Les multinationales oeuvrant dans la fabrication de bombes à fragmentation ou participant à la production d’armes nucléaires, dont Thales, EADS ou Boeing sont les premières à en faire les frais. En 2006, c’est le groupe Wal-Mart, numéro 1 mondial de la grande distribution et premier employeur privé des États-Unis, qui est sanctionné. « De nombreux documents indiquent que Wal-Mart, de manière globale et systématique, emploie des mineurs en violation des règles internationales, que les conditions de travail chez plusieurs de ses fournisseurs sont dangereuses, que des ouvriers sont fortement incités à effectuer des heures supplémentaires sans compensation, que la compagnie pratique la discrimination salariale à l’encontre des femmes, que toutes les tentatives des employés pour se syndiquer sont stoppées, que les employés sont, dans un certain nombre de cas, déraisonnablement sanctionnés et enfermés (de force sur leur lieu de travail - NDLR) », explique le comité éthique dans le Web magasine Novethic.

Tout à son entreprise de « moraliser le capitalisme financier », le président Nicolas Sarkozy se prend lui aussi à rêver d’un fonds souverain à la française, paré d’un semblant de considération éthique pour mieux justifier le recentrage des missions de la Caisse des dépôts et consignations, qui gère déjà les prises de participation dans les groupes industriels et financiers au nom de l’État.

Clotilde Mathieu

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Tag(s) : #Economie
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