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International - Article paru le 20 août 2008 dans l'Humanité

La France dans le bourbier afghan

Afghanistan . Dix soldats français ont payé de leur vie la volonté de Paris de s’intégrer à la guerre menée par l’Oncle Sam, une stratégie qui a envenimé la situation et conforté les taliban.

L’annonce de la mort de dix soldats français et de vingt et un autres blessés au cours d’affrontements avec les taliban vient de rappeler violemment que la France est engagée dans une guerre en Afghanistan sous le drapeau de l’OTAN, aux côtés des États-Unis. La nouvelle a été confirmée hier par l’Élysée mais, dès lundi, des informations filtraient sur l’ampleur des combats engagés dans le district de Saroubi, à quelque 50 kilomètres de Kaboul. Une embuscade y aurait été tendue par les milices islamistes à l’aide de mines et de roquettes et les forces atlantistes auraient riposté par des frappes aériennes entraînant des pertes civiles.

Nicolas Sarkozy, justifiant l’engagement accru de Paris dans le conflit, a fait savoir qu’il se rendait immédiatement sur place : « Ma détermination est intacte. La France est résolue à poursuivre la lutte contre le terrorisme, pour la démocratie et la liberté. La cause est juste, c’est l’honneur de la France et de ses armées de la défendre », a déclaré le président de la République. Pourtant ce dernier, lorsqu’il n’était que candidat au poste suprême, avait clairement affirmé que la France n’avait pas vocation à rester en Afghanistan. Un leurre puisque dès son élection,le nouveau chef de l’État n’a eu de cesse de réorienter la politique étrangère de Paris vers une dimension ouvertement atlantiste. Laquelle passait par l’intégration française dans l’OTAN, engagée dans le champ de bataille afghan et apportant un soutien à l’offensive américaine. Lors du sommet de l’Alliance à Bucarest en avril, le président français avait enfoncé le clou sur la poursuite de la rénovation des relations en annonçant le quasi-doublement du détachement tricolore en Afghanistan.

Renforts français sous le drapeau de l’OTAN

Au total, 3 000 Français sont présents sur le terrain dont 1 800 dans la région de Kaboul dont la France a repris le 5 août le commandement, assuré à tour de rôle avec l’Italie et la Turquie. Face à l’insistance de Washington, Paris a aussi accepté de déployer une partie de son contingent dans l’est du pays, théâtre d’affrontements avec les taliban. Quelque 170 militaires français combattent aux côtés des forces spéciales américaines dans la région de Kandahar au sud du pays. Depuis octobre 2001, la France apporte un soutien aérien aux opérations de ces forces. Les six avions de combat qui opéraient depuis Douchanbé au Tadjikistan ont été redéployés sur la base de l’OTAN de Kandahar en septembre et octobre 2007. Et plus que jamais, l’armada entretenue en Afghanistan paraît bien faire de ce pays un vaste champ de manoeuvres et d’expérimentation pour des armes nouvelles.

Les officiers français ne s’en cachent pas. « C’est la guerre de demain qu’expérimentent les alliés ici tous les jours, et il est important de ne pas être déclassés », commentait ainsi le général français Kohn, dans le Figaro du 22 juin 2007. Il en a été de même pour l’utilisation du Rafale. À la mi-mars, des communiqués de l’armée se félicitaient des bonnes performances de l’appareil après le tir de deux bombes à guidage laser sur des positions talibanes. Cet engagement « marque une nouvelle étape dans la longue histoire de cet avion qui n’avait jamais ouvert le feu en opération », annonçait l’état-major des armées. « C’est la première fois que dans un déploiement opérationnel, un Rafale se sert de ses armes. »

Les Occidentaux dans l’impasse

Mais ni le déferlement de troupes occidentales, ni l’utilisation d’armes sophistiquées n’ont réussi à casser la résurgence du mouvement islamiste. L’embuscade de lundi est en fait une illustration de la nouvelle stratégie d’encerclement de la capitale par les talibans, auparavant cantonnés dans leurs bastions du sud et de l’est de l’Afghanistan. Depuis le début de l’année, les insurgés ont multiplié les actions spectaculaires à Kaboul, comme l’attentat visant le 14 janvier le luxueux Hôtel Serena ou la tentative d’assassinat du président Hamid Karzaï lors d’un défilé militaire le 27 avril. Lundi, les cérémonies de la fête de l’indépendance avaient été réduites au strict minimum dans la ville, sillonnée par plus de 7 000 policiers déployés en hâte, alors que l’armée américaine avait fait état de « sérieuses menaces ». « Le retour des taliban autour de la capitale s’explique par les maladresses de la coalition internationale », explique Habibullah Rafi, historien et analyste politique afghan. « Quand les Américains ont renversé leur régime, les taliban ont disparu dans la nature. Mais en raison des bombardements qui ont trop souvent causé des pertes civiles, ils ont réussi à revenir en grâce auprès de la population, qui, si elle ne les aide pas, ferme les yeux. Petit à petit, ils ont ainsi progressé vers Kaboul », souligne-t-il.

Écrivain, géostratège, spécialiste des « guerres irrégulières », Gérard Chaliand estime que les Occidentaux « sont dans une impasse militaire ». « Aujourd’hui, il faut essayer de négocier. Il n’y a pas d’autre issue. Les taliban ne peuvent pas gagner la guerre contre l’OTAN, qui est tout aussi incapable de les éradiquer », déclare le chercheur dans une interview au quotidien le Monde de juillet dernier.

Un labo pour la stratégie militaire des États-Unis

Au moment même où les deux candidats à la Maison-Blanche, Barack Obama et John McCain, s’accordent pour faire de l’Afghanistan et du Pakistan le centre de la « guerre contre le terrorisme » et envoyer des renforts en 2009, nombreux sont ceux qui s’interrogent sur les raisons profondes de l’intervention américaine et de sa continuité. « Après les attaques du 11 septembre 2001, pour Bush une action militaire spectaculaire devait apaiser l’opinion publique américaine, et mettre en valeur le leadership résolu de la Maison-Blanche dans la sauvegarde la sécurité nationale », écrit un diplomate indien, M. K Bhadrakumar, dans un article de Asia Times Online. « Sans doute, l’Afghanistan aurait aussi été vu par l’administration Bush comme un laboratoire où Washington pourrait tester ses doctrines de frappes militaires préventives, la "coalition des volontaires", l’unilatéralisme, etc. - des doctrines qui ont fourni les fondements politiques à l’invasion de l’Irak qui a suivi. Le stratagème destiné à exploiter le problème afghan pour saisir les avantages géopolitiques n’était pas aussi visible. Mais cela n’a pas pris longtemps avant qu’il devint clair que l’ordre du jour états-unien était d’exploiter la "guerre contre la terreur" pour établir un État satellite en Afghanistan et pour gagner la présence militaire que les États-Unis recherchaient en Asie Centrale. Et dans ce cas, la présence militaire états-unienne a graduellement pavé la route à la création d’une base de l’OTAN dans la région. »

Dominique Bari

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Tag(s) : #Monde
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