Bons baisers du Richistan (5/5)
Le diamant est éternel
Big bling bang bling
« J’ai changé de montre. Regardez, regardez ! Celle-là, elle est toute plate, elle ne se voit pas, et pourtant, elle est quatre fois plus chère, et c’est ma femme qui me l’a offerte. » Selon les échos réguliers du Canard enchaîné, qui vous savez a passé une bonne partie de l’année à frimer avec sa Patek Philippe, « beaucoup plus discrète mais beaucoup plus coûteuse » que la précédente, une Rolex jugée « bling bling » au bout de quelques mois de dégringolade dans les sondages. Or, aux dernières nouvelles, l’industrie horlogère suisse s’est très bien portée en 2007 : 4 400 embauches et 32 entreprises créées. Pour une fois que qui vous savez réussit un coup sur le front de l’emploi, il mériterait une récompense et, pourquoi pas, la dernière née de la marque genevoise Hublot, rachetée cette année par LVMH, Big Bang en or rouge, diamant et caoutchouc.
Les cent larmes de Saint-Tropez
Hervé Le Fauconnier n’a jamais vu, assure-t-il dans le Journal du dimanche, un « aussi mauvais début de saison ». « Les propriétaires de yacht sont des gens très réactifs, chiale le directeur du port de Saint-Tropez. En temps de crise, ces hommes d’affaires se replient beaucoup plus vite que n’importe qui. Certains ont peut-être décidé de sacrifier leurs vacances pour ne pas être vulnérables si la situation devait encore se dégrader. » Et l’hebdomadaire qui appartient à Arnaud Lagardère (65e fortune de France, 611 millions d’euros) d’en ajouter une couche, histoire de faire pleurer dans les gentilhommières : « Les milliardaires aussi ont des problèmes de pouvoir d’achat. Leur estomac se soulève au moment de remplir le réservoir du bateau, comme le vôtre au passage à la pompe. »
Le prix de la baguette en or
C’est avéré, le Richistan subit aussi la flambée des prix sur ses matières premières : la fourrure en zibeline de Sibérie de chez Bloomingdale’s (225 000 dollars, + 18 %), une réception pour quarante convives préparée par le meilleur traiteur de Bethesda, une petite ville dynamique du Maryland (9 795 dollars, + 31 %), les mocassins Gucci (445 dollars, + 9 %), le voilier de marque (4,8 millions de dollars, + 18 %), le lifting à l’académie américaine de chirurgie esthétique (17 000 dollars, + 17 %), la montre Patek Philippe (19 200 dollars, + 9 %), la caisse de Dom - Perignon grand cru (1 679 dollars, + 8 %), un dîner à la Tour d’Argent à Paris (436 dollars par personne, + 8 %), etc. Selon le dernier CLEWI (Cost of living extremely well index, l’indice du coût de la vie extrêmement confortable), un panier de la ménagère ultra-riche mis en circulation par l’impayable Forbes, en dehors du kilo de caviar Petrossian (9 800 dollars) ou de la séance de 45 minutes chez un psychanalyste new-yorkais (300 dollars), les babioles des grandes fortunes augmentent trois à quatre fois plus que l’inflation. Auteur de Richistan, a Journey through the American Wealth Boom and the Lives of the New Rich (Richistan, un voyage à travers le boom des fortunes américaines et les vies des nouveaux riches, Crown Publishers, 2008, pas traduit en français à ce jour) et chroniqueur spécialisé au Wall Street Journal, Robert Frank vient de contribuer à la mise en place d’un indice boursier spécial luxe, le Dow Jones Luxury Index. « La leçon à tirer de l’expérience, c’est que les plus fortunés ne sont pas immunisés contre la récession, écrivait-il à la mi-juillet. Bien sûr, les habitants du Haut-Richistan, ceux qui disposent de 100 millions de dollars ou plus, s’en sortent bien, mais ceux du Bas sont frappés de plein fouet. Alors, ne comptez pas sur les riches pour conduire les secours pendant la crise ! »
Les banques privées cassent les tarifs
L’année dernière, 394 320 Français disposaient de plus d’un million d’euros en actifs hors immobilier et 3 000 d’entre eux pouvaient compter sur plus de 20 millions d’euros. Comme les millionnaires courent les rues, la plupart des banques privées ont relevé le seuil de fortune nécessaire pour accéder à leurs services : il y a quelques années, il était encore fixé à un million d’euros, mais des institutions comme Rothschild & Cie, JP Morgan ou Rockefeller ne prennent officiellement plus personne en dessous de 10, 25 ou 30 millions d’euros. Pourtant en coulisse, la plupart des prestataires, soumis à une concurrence féroce sur le marché des riches, revoient leurs prétentions à la baisse en acceptant de pauvres hères à 300 000 euros. Misère, misère.
Un dollar ou un milliard
Selon le Rapport sur la fortune mondiale, publié fin juin par Merrill Lynch et Capgemini, la croissance des richesses des riches du monde entier devrait être de 7,7 % par an d’ici à 2 012. Et dans moins de cinq ans, les grandes fortunes financières privées atteindront, une fois cumulées, la bagatelle de 59 100 milliards de dollars. Alors que la population des grandes fortunes indiennes a enregistré, l’année dernière, la plus forte progression (+ 22,7 %), suivie par la Chine (+ 20,3 %) et le Brésil (+ 19,1 %), les consultants spécialisés pronostiquent qu’en 2012 il y aura plus de grandes fortunes en Asie que dans le reste du monde. Bon à savoir pour les 300 millions qui vivent sous le seuil de pauvreté avec moins d’un dollar par jour.
Le dernier luxe, la gratuité
Plan très large en plongée et contraste à fond : sur le pont d’un énorme bateau blanc immaculé, flottant sur la mer d’un bleu profond, une femme en maillot se dore la pilule, minuscule dans un coin, à côté du jacuzzi, comme une naine sur l’épaule d’un géant. « Réservez le solarium le plus unique au monde », encourage un vendeur de yachts dans cette publicité pour magazines de luxe britanniques. Dans son flacon décoré d’une colonne de cristaux Swarovski, la vodka Diva, distillée trois fois sur un lit de sable fin composé de pierres précieuses, coûte, selon la parure du flacon, entre 2 000 et 540 000 euros. Sur les Champs-Élysées, le joaillier Mauboussin vient de réaménager sa boutique dans un esprit de « transgression » : plus de vitrine, des boîtes que les vendeurs ouvrent à la demande et, à l’étage, un bar à chocolat où bons clients et simples passants dégustent une tasse, oscillant entre saphir et diamant. Il y a quelques années - c’était avant qu’il ne batte en retraite devant les arguments du premier oligarque russe venu -, Philippe Starck, pape du design, prince des « non-objets pour des non-consommateurs » et empereur de l’esbroufe, allait répétant une histoire chicissime : « Je cite toujours mon petit exemple du client qui a demandé un bateau et se trouve très satisfait des conseils du designer qui lui recommande d’essayer la nage et lui en fait redécouvrir les plaisirs. » À force de vendre du vent à des grandes fortunes qui ne savent plus comment dépenser, les capitalistes finiront, comme le prédisait Lénine, par se battre pour acheter la corde avec laquelle ils se pendront. À cette nuance près qu’aujourd’hui les mêmes exigeront qu’elle soit sertie de diamants ou, au moins, plaquée or.
Thomas Lemahieu
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