Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Politique - Article paru le 29 juillet 2008 dans l'humanité

Le Fric-frac, c’est chic (2/5)

Doux délices d’initiés

« La connaissance elle-même est pouvoir », disait à la fin du XVIe siècle un vicomte philosophe anglais. « Tu l’as dit, bouffi », pourrait opiner John Paulson, le nouveau prince de Wall Street. En tête du classement de la feuille de chou locale, le Trader Monthly, le courtier a gagné trois milliards d’euros en pariant dès le début de la crise sur l’effondrement des subprimes. Spectaculaire ? Certes, mais il est possible de faire mieux quand on sait plus tôt encore que le pire est certain…

« C’est un procès joué d’avance. Du mauvais théâtre. Point. Cela doit être dit clairement, je pense. » Ton glacial et voix sépulcrale. Derrière l’aridité des formes sourd un magma de fureur qui, certains le craignent, pourrait momifier l’assemblée en deux temps trois mouvements. Le 12 juillet dernier, à la veille de la biennale aéronautique de Farnborough en Grande-Bretagne, Thomas Enders, président d’Airbus en exercice, est ultra décontracté – polo jaune, ceinturon, jeans et bottes, sa tenue en témoigne… Sauf quand un journaliste évoque l’enquête judiciaire ouverte contre X sur les délits d’initiés présumés chez EADS. La veille, le 11 juillet, Andreas Sperl, patron de l’usine de Dresde (Allemagne), a été mis en examen, à l’issue de quarante- huit heures de garde à vue. Alors que tout l’état-major d’EADS sent le vent du boulet, Louis Gallois, le patron du consortium franco-allemand, affiche sa solidarité : « Il n’y a pas de culpabilité sans jugement. » Des dithyrambes aux dividendes Le 27 avril 2005, à Toulouse, l’A380 décolle pour son premier vol d’essai. Sous le soleil et les vivats. Le temps n’est couvert que de dithyrambes  ; c’est une pluie de superlatifs qui s’abat sur la carlingue du fleuron. En vitrine, Airbus, c’est le génie aéronautique, une affaire qui roule, une action à la Bourse dont les promesses de dividendes s’envolent, ou encore une sublime incarnation, comme dira Jacques Chirac à un mois du référendum, de « l’Europe que nous souhaitons, c’est-àdire l’Europe de l’union, l’Europe du progrès, l’Europe de l’ambition ». Mais, en coulisses, avec la perspective du désengagement accéléré de Lagardère et Daimler, avec les problèmes qui s’accumulent sur les chaînes de montage de l’A380 et de l’A350, le tocsin ne va pas tarder à résonner… Et c’est l’Autorité des marchés financiers (AMF) qui, dans un rapport finalisé fin mars 2008 et transmis depuis au parquet, le raconte en détail. Pour le gendarme de la Bourse, dès juin 2005, le conseil d’administration d’EADS est informé d’un décalage entre la « rentabilité prévisionnelle  » de l’avionneur – nouveaux retards dans les livraisons, surcoûts de fabrication, résultats opérationnels dégradés – et celle imaginée par les analystes. Pendant tout l’automne 2005, à plusieurs reprises, des responsables de haut niveau d’Airbus tirent la sonnette d’alarme en des termes on ne peut plus explicites : « Si un courtier réalise cet écart et le fait comprendre au marché, cela pourrait avoir un immense impact négatif sur le cours de l’action », estime, par exemple, l’un d’eux, dans un document saisi par les enquêteurs de l’AMF. Le 7 mars 2006, Noël Forgeard, coprésident d’EADS, avertit lui-même son conseil d’administration que les résultats attendus pour 2007 ne seront pas atteints. Le lendemain, Airbus publie des prévisions très optimistes à l’intention des marchés. Et entre le 8 et le 24 mars 2006, la plupart des dirigeants d’EADS et d’Airbus lèvent massivement leurs stock-options. L’action EADS culmine alors à 35,13 euros, son plus haut niveau historique depuis l’introduction en Bourse. Liquidation totale au prix fort Selon le rapport de l’AMF, 17 membres (sur 21) des comités exécutifs d’EADS et d’Airbus ont, à l’occasion de ces opérations qui seront toutes interrompues à compter du 24 mars 2006, réalisé une plus-value collective de près de 20 millions d’euros. Certains d’entre eux ont même choisi d’exercer leurs options malgré les inconvénients fiscaux : quelques mois plus tard, les gains réalisés n’auraient plus été imposables… De son côté, le 4 avril 2006, le groupe Lagardère annonce, conjointement à Daimler, la vente de 7,5 % d’EADS et empoche une cagnotte nette évaluée à 1,2 milliard d’euros. La Caisse des dépôts et la Caisse nationale des Caisses d’épargne en rachètent une partie non négligeable au prix fort : 32 euros l’action. Après un premier décrochage le 16 mai lors de la publication des comptes semestriels, le titre dévisse définitivement le 13 juin avec l’annonce par Airbus des nouveaux retards de livraison de ses fleurons : il ne vaut plus que 18 euros. Dans son rapport, l’AMF se fait cinglante : « Alors qu’aucun des deux groupes n’avait à faire face à un besoin de trésorerie pressant en 2006, la décision de Daimler et de Lagardère de procéder à des opérations à terme assises sur le prix de marché d’EADS de 2006, plutôt que d’attendre 2007 pour réaliser une cession au comptant, pourrait témoigner d’une anticipation d’une baisse future du cours du titre, interprétation que ni l’analyse détaillée de la chronologie et des modalités des opérations ni les explications recueillies auprès des deux groupes n’ont permis d’écarter. » Pendant les affaires, les affaires continuent Débarqué avec un parachute doré de 8,5 millions d’euros et une plus-value de 4,3 millions d’euros au printemps 2006, Noël Forgeard est aujourd’hui mis en examen pour « délit d’initié ». « Je ne suis pas un capitaliste, s’épanche-t-il dans Le Nouvel Obs. J’étais un dirigeant normal, dont un élément de la rémunération était ces foutues stockoptions. Je les ai vendues, comme 95 % des cadres, en mars 2006, parce que c’était un moment pertinent pour prendre ses bénéfices. C’est d’une simplicité biblique. J’ai exercé toutes mes options disponibles parce que je voulais faire une donation à mes enfants. » Dans le Financial Times Deutschland, Andreas Sperl (816 000 euros de plusvalue) dénonce, lui, les conditions « inhumaines » de sa garde à vue : « On m’a pris ma montre, ma ceinture et mes lunettes. Dans la cellule, il n’y a pas de table, juste un matelas sale et des toilettes communes. » À Farnborough, Airbus vient d’arracher une commande de 11 milliards de dollars pour la compagnie nationale des Émirats arabes unis, grâce au concours déterminant de Jean-Paul Gut (1,8 million d’euros de plus-value), lui aussi mis en examen, devenu consultant après avoir été prié de démissionner de son poste de directeur marketing et stratégie d’EADS. Pendant les affaires, les affaires continuent. De quoi détendre Thomas Enders (711 000 euros de plus-value) avant son hypothétique entrée en scène dans ce « mauvais théâtre ».

Thomas Lemahieu

Publicité
Tag(s) : #Economie
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :