Le Fric-frac, c’est chic (5/5)
Allô bobo et le CAC 40 voleur
Le Feuilleton de l’Argent
On vient de l’apprendre : championne de ski nautique et férue de kitesurf, Laurence Parisot, la patronne des patrons, s’apprête à épater le média en sautant en parachute sur l’École polytechnique, fin août, au beau milieu de l’université du MEDEF. D’après les Échos, tout en étant « très préoccupée par le choix de sa combinaison », elle cherche encore des équipiers pour l’aventure. Choisissez l’or ou l’argent, Laurence, puis ouvrez l’oeil, les cadors de la haute voltige pullulent autour de vous…On n’est plus en sécurité nulle part. Même les assemblées générales annuelles d’actionnaires sont devenues des coupe-gorge où les petits porteurs jouent les sans-culottes. « Nous sommes des grognards, eh bien je vais grogner, tonitrue un premier gus, le 27 mai dernier, lors de l’AG de la Société générale, quelques mois après l’affaire Kerviel sur fond de crise des subprimes. Quand on crée les conditions d’un gros bonus, on abaisse le seuil d’honnêteté des gens. On a fait emprisonner l’employé alors que ce sont ses patrons qui auraient dû quitter les lieux. » Olé ! « Monsieur le président, je me demande pour qui vous nous prenez, tance un autre loustic en dansant la Carmagnole. À qui ferez-vous croire qu’on peut faire des choses de ce genre impunément ? Ou bien ceci convenait à la hiérarchie de la Société générale, ou bien les contrôles sont nullissimes ! M. Kerviel n’est qu’un pantin dans tout ça. » Olé !
Hallali à la banque
Les banderilles rasent les grosses têtes à la tribune. Et les visages des argentiers tournent au violet. Dès qu’ils ouvrent la bouche, des huées. Quand ils bougent le petit doigt, c’est la curée. Auteur il y a quelques années d’un fumeux rapport sur la rémunération des grands patrons, vite rédigé, vite lu, vite oublié, Daniel Bouton, PDG de la Société générale, multiplie pourtant les gestes : pour « participer au redressement de la banque », il renonce à son salaire fixe pendant les six premiers mois de l’année (environ 700000 euros), il fait une croix sur son 1,2 million d’euros de bonus de 2007 et, chevaleresque, il abandonne ses fonctions à la direction opérationnelle… Tout en demeurant, il est vrai, au conseil d’administration, faute de quoi il risquait de perdre les plus-values futures sur ses 500000 stock-options, évaluées à 30 millions d’euros, et il subirait une sévère décote de sa retraite chapeau : aujourd’hui, son ancienneté dans la taule ne lui assure qu’un taux de retraite de 57,9 % de son salaire, alors que, dans trois ans à peine, il aura droit à 70 % de sa rémunération de PDG… Ailleurs aussi, ça taille sec ! Patricia Russo, directrice générale d’Alcatel-Lucent, 416000 euros de salaire mensuel, quitte en juillet son poste avec un parachute doré de 6 millions d’euros ; en décembre, Patrick Kron, PDG d’Alstom, s’offre 11 millions d’euros de bénéfices en vendant ses titres achetés à un tarif ultra préférentiel (il réalise une plus-value de 110 euros par action) ; patron de l’équipementier automobile Valeo, Thierry Morin est assuré, en juin, de toucher une « indemnité forfaitaire de départ » de 4,8 millions d’euros, même s’il choisit, lui, de démissionner ; détenteur de la plus copieuse part privée du capital de Suez-GDF, monsieur le richissime baron belge Albert Frère, inénarrable inventeur de l’adage : « Un petit actionnaire minoritaire est un petit con, un gros actionnaire minoritaire est un gros con », croule sous les dizaines de millions d’euros de dividendes versées à l’occasion de la fusion… Et comment réagit l’opinion publique ? Elle siffle, elle éructe, elle vomit.
L’embrouille de l’éthique en toc
« Halte au harcèlement moral des patrons ! » Une femme se lève pour défendre sa corporation. Alors que les mirifiques promesses du candidat Nicolas Sarkozy sur le pouvoir d’achat ont été officiellement remisées quand le président Nicolas Sarkozy a considéré que les caisses étaient « vides », alors que, pour le plus grand monde, tout augmente sauf les salaires, des brûlots à potins comme l’Expansion ou la Tribune estiment que les revenus des grands patrons ont bondi de 40 %, voire de 58 % en 2007… Heureusement, Laurence Parisot est là et elle crache sur les braises pour éteindre l’incendie. « Si on ne compte pas les stockoptions et les parachutes dorés, les revenus des dirigeants des entreprises du CAC 40 ont diminué de 1% en 2007 par rapport à 2006 », affirme, fin juin, la présidente du MEDEF sur RTL. Circulez, y a rien à voir, encourage-t-elle encore, le « comité éthique du MEDEF » fera, roulez tambours, sonnez trompettes, des « recommandations à la rentrée » : à compter de tout de suite, les parachutes dorés seront développement durable, les stock-options un brin plus équitables avec les cadres dirigeants, les bonus socialement responsables parce que décents, les émissions de golden hello (primes de bienvenue) limitées pour ne pas entamer la couche de consentement, et les jetons de présence versés aux mandataires sociaux pour les défrayer lors des conseils d’administration si et seulement s’ils s’engagent à en reverser une partie aux bonnes oeuvres pour sauver la planète…
L’homme qui valait 463 millions d’euros
Treizième fortune mondiale selon le célèbre classement de Forbes, avec un patrimoine de 25,5 milliards de dollars (16,3 milliards
d’euros), Bernard Arnault, à la fois PDG et actionnaire de référence du géant LVMH, ne goûte guère ces fausses pudeurs de patrons couards. L’année dernière, le magnat du luxe s’est fait
remettre, en tant que patron, 4,1 millions d’euros de salaire (fixe, variable et jetons de présence) plus 88 millions de plus-values sur ses stock-options, et comme actionnaire (il détient via
le groupe Arnault 47,4 % du capital et 63,4 % des droits de vote au sein de LVMH), il a décidé de se verser 371 millions d’euros sous la forme de dividendes. Dans le même temps, les
employés de l’homme qui valait 463 millions d’euros par an ne voient rien venir : selon les informations « financières » transmises aux marchés, en France, 12,7 % des
salariés en CDI à temps complet chez LVMH touchent moins de 1 500 euros brut, 38,5 % vivotent entre 1501 et 2250 euros, 17,9 % émargent entre 2251 et 3000 euros, et 30,9 %
flambent au-dessus des 3000 euros. Mardi dernier, à l’occasion de la présentation de ses insolents comptes trimestriels (une marge opérationnelle qui frise les 20 %), Bernard Arnault n’a
pas grandchose à dire. « C’est un exercice assez facile ce soir puisque les résultats sont très bons », savoure le propriétaire du château d’Yquem. Du coup, c’est son corps qui parle
et qui trahit. Il se frotte les mains. Littéralement. Il y a de quoi et il le sait. Un lapsus gestuel, comme un bras d’honneur adressé aux perdants sur le champ de bataille du pouvoir
d’achat.
Thomas Lemahieu
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