La souveraineté alimentaire marque un point
Les paysans s’affairaient aux moissons et les altermondialistes prenaient leurs vacances d’été. Pascal Lamy jugeait le moment propice pour obtenir à l’arraché un accord sur la libéralisation du commerce international. L’échec de mardi n’en est que plus cinglant. « Nous avons franchi 18 obstacles avant de buter sur le dix-neuvième », a dit le directeur général de l’OMC.
Erreur d’analyse. En exigeant l’application d’un « mécanisme de sauvegarde » pour taxer si de besoin les importations agricoles à bas prix qui risqueraient de ruiner ses paysans, l’Inde a fait jouer la souveraineté alimentaire comme un message politique fort. Contrairement à ce que suggèrent certains commentaires, la négociation n’a donc pas échoué sur un « mécanisme technique ». Il faudra en tirer les leçons.
Des effets pervers
Jusqu’au 29 juillet 2008, la vision commune du directeur de l’OMC, des pays du G8 et des puissances agricoles émergentes tournées vers l’exportation suggérait une gestion du commerce des denrées alimentaires comme celui des chaussettes, des téléphones portables et des voitures. À Genève, ils raisonnaient encore comme si l’abondance alimentaire à bas prix était acquise, grâce aux vertus magiques du marché libre. Ils occultaient délibérément les difficultés vécues par tant de consommateurs victimes de l’envolée des prix et disaient même que quelques pays favorisés par la nature pouvaient nourrir la planète en faisant jouer sans entrave leurs avantages comparatifs de leur agriculture.
Au-delà des famines actuelles et à venir, on voit sur quoi débouche une telle orientation. Elle favorise les monocultures de rente comme le soja, le maïs, le blé et les élevages concentrationnaires au profit des grandes entreprises agricoles capitalistes et au détriment des cultures vivrières indispensables à la survie des populations rurales de très nombreux des pays. Les mauvaises pratiques agronomiques imputables à ces monocultures provoquent une dégradation accélérée de la fertilité des sols. L’Inde en a fait la douloureuse expérience ces trente dernières années alors que les bouches à nourrir augmentaient de 20 millions par an.
Raison de plus pour ne pas faire la même chose au Brésil, en Argentine, en Australie, aux États-Unis et dans d’autres pays qui font preuve d’une agressivité sans précédent pour détenir l’arme alimentaire. Au-delà des devises à court terme, cette stratégie économique, qui oublie l’agronomie et l’écologie, produit surtout des effets pervers dont la gravité se mesure par des rendements en baisse, des sols gorgés de sel et de pesticides sous le double effet de l’irrigation et des traitements chimiques intensifs. On ne rompt pas impunément avec l’indispensable rotation des cultures que tous les agronomes pratiquent depuis des milliers d’années.
Jamais avant le début de ce siècle on n’avait tant parlé du réchauffement climatique et de la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, jamais avant le cycle de Doha, entamé en 2001, l’introduction de l’agriculture dans le grand troc mondial n’avait été aussi porteuse de risques au regard du droit de chacun de manger à sa faim et de vivre dans un environnement préservé.
Course à handicap
Toutes les terres agricoles sont indispensables pour nourrir la population mondiale. Les moins fertiles comme les plus riches. Dans cette course à handicap, il faudra toujours des protections douanières et des pratiques agronomiques respectueuses de l’environnement. C’est le prix du sauvetage de la planète. Le jour où le directeur général de l’OMC et les chefs d’État qui pleurent avec lui sur l’échec de la réunion fractionnelle et orgueilleusement élitiste de Genève auront compris cela, ils pourront reprendre leurs discussions sur de nouvelles bases.
Gérard Le Puill
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