Une instrumentalisation de l'Histoire
Grand Sud – La Marseillaise Hérault
Pierre SCHILL.
Ce Montpelliérain est l'un des auteurs du livre « Comment Nicolas Sarkozy écrit l'Histoire de France ». Il déconstruit les références historiques de l'homme politique.
Professeur d'histoire à Montpellier au lycée Jules Ferry et membre du Comité de vigilance face aux usages publics de l'Histoire*, Pierre Schill est l'un des auteurs de l'ouvrage « Comment Nicolas Sarkozy écrit l'Histoire de France » (Agone). Entretien…
Dans votre livre collectif, l'une de vos notices porte sur Guy Môquet. Quelle est votre analyse sur ce sujet ?
La référence à Guy Môquet est symptomatique de la manière dont Nicolas Sarkozy utilise l'Histoire : il prend une figure de l'Histoire de France et la « raconte » à sa manière, quitte à sombrer parfois dans la contrevérité. C'est le cas quand il présente Guy Môquet comme un patriote d'abord, puis comme un résistant. Parce qu'on ne peut pas dire, au sens strict, que Guy Môquet était un résistant : il a été arrêté avant que le PCF ne rentre véritablement en résistance avec la lutte armée qui a suivi l'invasion de l'URSS par les nazis. Guy Môquet a été arrêté parce qu'il distribuait de la propagande politique, donc il n'a pas pu participer à la résistance communiste lancée à l'été 41. Nicolas Sarkozy fait du « présentisme » : il utilise une figure de l'histoire d'une manière qui l'arrange sans donner plus d'explication, en escamotant le contexte historique.
Pour vous, cette rhétorique vise clairement à brouiller les clivages politiques ?
Oui, ce brouillage des pistes vise à créer de l'identité nationale. La Nation dont rêve Sarkozy, c'est une Nation où la gauche et la droite seraient mêlées, sans différences : tout le monde serait d'accord et il n'y aurait plus de débat. Sarkozy cite aussi bien Jean Jaurès que Maurice Barrès, comme si leurs idées étaient conciliables, et s'ils ne s'étaient pas violemment combattus. C'est une conception singulière de l'Histoire et de la démocratie, par essence, pleines d'affrontements et d'aspérités bien loin de la totalité lisse présentée par Sarkozy. Les références à Jaurès sont révélatrices de cet usage de l'histoire : il le présente comme l'ami des patrons, alors qu'il fut d'abord le défenseur des mineurs de Carmaux ! Jaurès était républicain au départ, mais il est ensuite devenu socialiste. Evoquer le Jaurès des débuts, c'est vouloir faire croire que son cheminement politique s'est arrêté-là. Or quand Jaurès découvre la dureté des conditions de travail des mineurs, voit la faiblesse de leurs salaires et les enfants qui travaillent, sa perception des choses change complètement. Il adopte progressivement une vision marxiste du capitalisme et défend notamment l'idée de la nationalisation des mines. Réduire Jaurès au début de son cheminement politique, c'est le présenter en dehors de l'Histoire.
Cette stratégie a très bien fonctionné, vu le nombre important d'ouvriers qui ont voté pour ce candidat néolibéral… Comment comprenez-vous une telle réussite ?
Dans chacun des lieux où il se rend, Sarkozy cite des figures locales qu'il met à toutes les sauces. Quand il est à Toulouse, tout près de Carmaux, il cite Jaurès une dizaine de fois. Rien qu'avec la répétition, ce que retiennent les médias, puis les gens, c'est que Sarkozy a parlé de Jaurès. Les électeurs connaissent Jaurès, mais ils ont pu être déstabilisés par le fait que son nom soit plus souvent dans la bouche de Sarkozy, que dans celle de Ségolène Royal. D'autant plus qu'il parlait beaucoup de la valeur travail… Cette captation d'héritage a été très efficace parce qu'en face, il n'y avait personne pour expliquer le Jaurès qui défendait le monde ouvrier et venait souvent soutenir les grèves.
Pourquoi cette stratégie n'a-t-elle pas eu d'effets négatifs sur les électeurs de droite ?
Je crois que l'électorat de droite n'a pas été dupe de la manipulation. De plus, il n'a pas été complètement oublié : Sarkozy a chipé Blum et Jaurès aux socialistes et Môquet aux communistes, mais il n'a pas oublié l'extrême droite en remettant Jeanne d'Arc sur le devant de la scène. En en donnant pour tout le monde, il a adopté la posture d'un candidat à la présidentielle déjà au-dessus des clivages partisans et qui s'inscrit dans la lignée des « grands hommes » écrivant notre « roman national ».
Qu'en est-il aujourd'hui ?
Depuis son élection, Sarkozy est resté dans un usage compulsif de l'histoire et a poursuivi son instrumentalisation. D'abord avec la lecture de la lettre de Guy Môquet dans les lycées et plus récemment en manifestant sa volonté de créer un musée de l'histoire civile et militaire de la France aux Invalides à Paris. On risque fort d'y voir une présentation de l'Histoire de la France telle que Nicolas Sarkozy la conçoit, avec un choix de dates et de figures à la fois réductrices et signifiantes : il est par exemple envisagé de mettre en avant 732, la bataille de Poitiers, qui stoppe l'invasion arabe… Et pour ce qui concerne la liberté de culte, on ne parle pas de la Révolution de 1789 qui a reconnu ce droit. La date mise en avant, c'est 1685 : la révocation de l'Edit de Nantes. Prendre 1685, c'est choisir une date où les catholiques l'emportent sur les protestants, c'est avantager une religion par rapport à une autre. Notre devoir d'historien, c'est de donner des outils permettant de décrypter ces usages de l'Histoire et de percevoir son instrumentalisation à des fins politiques.
RECUEILLI PAR NICOLAS ETHEVE
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