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 International - Article paru le 2 juillet 2008 dans l'Humanité

entretien

David Choquehuanca « Jusqu’à présent aucun gouvernement ne s’était soucié du sort des Boliviens »

Bolivie . David Choquehuanca, ministre des Affaires étrangères et des Cultes de Bolivie, explique à l’Humanité les enjeux des référendums révocatoires du 10 août prochain.

La Bolivie a été le théâtre de référendums autonomistes à l’initiative de préfets départementaux opposés au gouvernement. Existe-t-il un risque de partition du pays ?

David Choquehuanca. Combien sont-ils à ne pas accepter le processus de changement ? Le peuple bolivien ne veut pas d’un pays divisé. Les mouvements sociaux, estudiantins ainsi que les salariés souhaitent un pays uni. D’ailleurs, dans leurs discours, les préfets disent vouloir l’unité du pays. À Santa Cruz, seuls 300 000 électeurs sur le million que compte le département ont voté pour le « oui » à l’autonomie. À Pando, il y a eu plus de 50 % d’abstention. Je ne crois pas qu’il existe un risque de division.

Sur quoi reposent alors les fractures ?

David Choquehuanca. Le processus de changements que nous menons affecte les intérêts de quelques-uns. Ceux-là même qui ont été aux commandes du pays ces vingt dernières années. Leur mauvaise gestion a engendré de la corruption. Les entreprises stratégiques ont été offertes aux transnationales. Ils ont autorisé le pillage de nos ressources naturelles. Ces mêmes personnes sont les propriétaires des médias et les maîtres de grandes propriétés terriennes. De 1953 à 1992, sur 36 millions d’hectares distribués, 32 millions ont été donnés aux grandes entreprises contre 4 aux paysans indigènes. La révolution démocratique de redistribution de la terre les touche donc directement.

Peut-on parler d’une rupture de classe ?

David Choquehuanca. Lorsque ces personnes étaient députés ou sénateurs, elles se sont approprié les terres de manière illégale, tandis qu’à l’autre bout de l’échelle des centaines de milliers de paysans n’avaient pas même un hectare. Notre gouvernement doit résoudre ce problème. Faute de terre, de nombreux paysans migrent vers les grandes villes ou à l’étranger. Nous devons répondre aux besoins de toutes ces personnes exclues par le modèle néolibéral appliqué ces vingt dernières années. Le gouvernement veut que les Boliviens puissent construire leurs rêves en Bolivie. C’est pour cela qu’une nouvelle redistribution équitable des richesses est nécessaire. Mais la classe dominante s’y oppose. Et invoque pour ce faire des prétextes. Prenons la nouvelle constitution (qui n’a toujours pas été adoptée - NDLR). L’autonomie y figure mais promue dans le cadre de la constitution politique de l’État et des intérêts des Boliviens. Les dernières consultations d’autonomie sont, elles, en marge de la loi. Le nouveau texte fondamental établit aussi un modèle de gestion des ressources naturelles, avec la participation des mouvements sociaux, en fonction des intérêts de tous. C’est pourquoi l’opposition et les préfets refusent de l’appliquer : ils ne veulent pas perdre leurs privilèges.

Quels sont les objectifs des référendums révocatoires du 10 août prochain ?

David Choquehuanca. II s’agit de ratifier ou de révoquer le président, le vice-président et les préfets des neuf départements, selon la loi approuvée par l’opposition. Je crois que le président va être confirmé dans ses fonctions car il bénéficie d’un large soutien de la population. Les enquêtes créditent Evo Morales de plus de 56 % des intentions de votes.

Ne s’agit-il pas également d’évaluer les politiques menées depuis deux ans ?

David Choquehuanca. Tout à fait ! Lorsque nous sommes arrivés au gouvernement, les réserves de la Banque centrale étaient au plus bas. Aujourd’hui, elles s’élèvent à plus de 7 000 millions. Notre dette externe était de plus 4 000 millions de dollars contre 1 000 millions aujourd’hui. Jusqu’à présent aucun gouvernement ne s’était préoccupé des personnes privées d’éducation. Le nôtre a mis en place un programme d’alphabétisation. Des milliers de personnes ont appris à lire et à écrire. Des municipalités ont été déclarées « libres d’analphabétisme ». En matière de santé, nous construisons dans les campagnes plus de 20 hôpitaux. La récupération des ressources en hydrocarbures porte ses résultats. Avant leur nationalisation, les recettes annuelles étaient de 300 millions de dollars. Maintenant, elles s’élèvent à plus de 2 000 millions et servent à l’éducation, la santé. Nous souhaitons changer de modèle de gestion et le rendre transparent contrairement à hier. Malgré les obstacles, nous réalisons des avancées sociales qui n’avaient jamais existé auparavant. Dans notre culture, les grands-parents et les enfants sont considérés comme les véritables joyaux de nos communautés. Mais jusqu’à présent ils se trouvaient dans un total dénuement. Grâce au « Bono Juancito Pinto » (bourse scolaire) et à la pension « Dignidad » (retraites), les situations changent. C’est le résultat de la récupération des ressources naturelles.

Quels sont vos projets pour les prochaines années ?

David Choquehuanca. Nous devons innover des politiques d’investissements. Nous voulons fortifier l’YPFB (la compagnie publique d’hydrocarbures bolivienne - NDLR) pour entrer dans l’ère de la pétrochimie. L’objectif est d’apporter une valeur ajoutée à nos matières premières. Notre pays possède les plus importantes ressources naturelles de la région : gaz, pétrole, titane, or, argent, des ressources en eau douce et des réserves forestières. Mais nous sommes l’un des pays les plus pauvres de la région. Nous ne sommes pas opposés aux investissements privés, à la condition qu’ils nous aident à sortir de la pauvreté. Depuis cinq cents ans, nos ressources ont été systématiquement pillées. La nouvelle constitution offrira aux investisseurs privés des sécurités juridiques et aux Boliviens une plus grande transparence des choix opérés. Un exemple : nous possédons l’un des plus grands gisements de fer dans le Mutun. Après notre élection, nous avons révisé les contrats d’exploitation établis par le précédent gouvernement. Nos ministres ont expliqué à la population pourquoi ils refusaient de les appliquer. Ils ont presque failli se faire lyncher. Reste que si on les avait signés, la Bolivie aurait perçu 18 millions de dollars de recettes, contre 200 millions de dollars après renégociation de ces contrats. Question : où seraient passés les 182 millions ?

Le président Evo Morales est à l’initiative d’une lettre ouverte fustigeant la directive européenne sur l’immigration…

David Choquehuanca. Le président Morales a fait part de son désaccord sur « la directive retour ». Il s’agissait de sensibiliser les autorités européennes, les eurodéputés pour que cette directive soit modifiée. Nous avons été très déçus qu’elle soit adoptée surtout de la part de députés socialistes européens. Une réunion des défenseurs des peuples qui s’est tenue au Nicaragua a condamné cette directive. Le Brésil, le - Pérou, le Venezuela, l’Équateur, le Paraguay également. L’Organisation des États américains a détaché une commission pour dialoguer avec les autorités européennes. Adopter une telle directive est un attentat contre les droits et particulièrement ceux des enfants. L’insécurité qu’elle engendre est insupportable. Nous continuerons à défendre le droit des êtres humains à circuler librement sur la planète.

Était-ce également une façon de jeter les bases d’un autre type de relations fondées sur la coopération entre les pays ?

David Choquehuanca. Le modèle de croissance qu’a développé la société occidentale a généré de grands déséquilibres entre les personnes, les pays, les régions et les continents. Il a également engendré des déséquilibres entre l’homme et la nature. Lors des sommets, les présidents parlent de crise énergétique, alimentaire, institutionnelle et de changements climatiques. Ces crises sont le résultat de ce modèle de développement. Il y est aussi question de cohésion sociale, de lutte contre la pauvreté, d’aide aux pays moins développés mais, dans la pratique, on assiste à l’inverse. Nous devons construire, conjointement avec la participation de tous, des alternatives. Il faut bâtir un monde qui garantisse des relations harmonieuses entre tous et aussi entre l’homme et la nature. Pachamama (1) est aujourd’hui mortellement blessée. Si nous ne faisons rien, nous mourrons tous. Les riches comme les pauvres.

(1) Littéralement la Terre-Mère.

C’est la déesse Terre, un être vivant, selon la religion des Indiens.

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe

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Tag(s) : #Monde
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