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Sarkozy ne veut pas entendre parler d’Europe sociale
Le dîner officiel sous les lambris de l’Élysée devait laisser un goût amer à Nicolas Sarkozy, qui a revêtu hier le costume de président du Conseil européen pour six mois. Le manteau du sacre s’est-il transformé en robe de bure ? La présidence française de l’Union européenne ne se présente pas sous les meilleurs auspices au vu des ambitions que la propagande gouvernementale avait affichées depuis un an. Lundi soir au cours d’une interview télévisée sur France 3, le chef de l’État adoptait la posture d’une modestie à laquelle il ne nous avait pas habitués jusqu’alors, en expliquant qu’assurer la présidence tournante de l’Union n’était pas du même ordre que de présider un État membre. Évidence qu’on aurait pu oublier à force d’entendre que la présidence Sarkozy allait remettre l’Europe sur les rails (en effaçant le vote des Français au référendum de 2005), réussir l’Union de la Méditerranée, plafonner la TVA sur le gazole…. À la veille de prendre le relais de la Slovénie, Nicolas Sarkozy semblait presque pressé de tendre le témoin à la République tchèque.
Le vote irlandais a changé la donne
À la vérité, depuis le sommet européen du juin 2007, à Warnemünde, sur les bords de la Baltique, où il s’est posé en sauveur suprême de la cause eurolibérale, traitant cavalièrement la chancelière Angela Merkel, dont le pays présidait alors l’UE, un événement considérable est venue gâcher la fête. Le vote des Irlandais, unique peuple autorisé à se prononcer sur le texte recyclant la constitution européenne retoquée par les Français et les Néerlandais, deux ans plus tôt, constitue un échec pour tous les dirigeants européens qui ont tenté de s’affranchir de l’opinion des peuples, et un camouflet particulièrement cuisant pour Nicolas Sarkozy. Le président de la République paie aujourd’hui le déni de démocratie dont il s’est rendu coupable à l’égard de ses concitoyens.
Répéter sans cesse un mensonge n’en fait pas une vérité. Le vote « non » de l’Irlande au traité de Lisbonne rend celui-ci caduc. On peut s’en réjouir ou s’en désoler, là n’est pas la question. C’est un fait. Changer les règles qu’ils ont eux-mêmes adoptées au seul motif qu’un vote ne leur convient pas, porterait un coup fatal à la crédibilité des dirigeants européens. « Le droit international est formel, écrivait récemment l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, dans le Monde, un traité européen, qui est un traité international, ne peut être ratifié qu’à l’unanimité des États membres, sauf si tous les États membres ont décidé antérieurement à l’unanimité que ce traité pourrait être ratifié à la majorité, ce qui n’est pas le cas pour le traité de Lisbonne, pas plus que pour les traités européens antérieurs. » C’est donc en totale contradiction avec le droit que Nicolas Sarkozy, comme la majorité de ses homologues européens, se prononce pour la poursuite des ratifications, parlementaires est-il besoin de préciser. Un chemin logiquement sans issue, mais dont le but est, comme l’a reconnu le président de la République, de « circonscrire le problème aux Irlandais ». Nicolas Sarkozy n’en dit guère davantage, ne s’avançant pas sur ce qu’il adviendra d’un traité mort-né. Faute d’arguments juridiques, Nicolas Sarkozy brandit alors la menace d’une mesure de rétorsion : si on ne fait pas la ratification de Lisbonne, on revient à Nice, et donc on n’élargit pas davantage. On bloque l’adhésion de la Croatie.
La nouvelle de Varsovie
Au premier jour de la présidence française, le chef de l’État polonais, Lech Kaczynski, a annoncé qu’il refuserait de ratifier le traité de Lisbonne devenu « sans objet » après le vote irlandais. Quelles que soient les raisons qui motivent un homme politique au demeurant très conservateur, force est de constater que l’argument est imparable. Adopté par les députés polonais, le traité de Lisbonne a perdu toute légitimité du fait du vote irlandais. Il ne reste que deux solutions : la pression, qui aggravera la crise, consistant à obtenir que les Irlandais acceptent de se déjuger en revotant ; ou le débat démocratique, auquel les eurolibéraux semblent réfractaires, qui exige de lancer un processus démocratique à l’échelle européenne en vue de l’élaboration d’un nouveau traité, débarrassé de la contrainte jusqu’ici imposée de rester dans les rails du libéralisme. Une Europe affranchie de la souveraineté limitée.
« L’Europe n’ a pas de compétence sociale »
Et pourtant, Nicolas Sarkozy a beau émettre des critiques en demi-teinte à l’égard de la politique de la BCE - « dont l’indépendance doit être préservée », précise-t-il aussitôt -, s’en prendre au commissaire Mandelson, qu’il accuse de ne pas défendre l’Europe dans les négociations de l’OMC, reconnaître que l’Europe, loin de protéger les Européens des désordres ravageurs de la mondialisation, provoque chez eux de l’inquiétude… il a affirmé sur France 3 que « le social n’est pas une compétence européenne ». Énorme aveu sur la nature de la construction européenne actuelle et sur l’orientation que va impulser la présidence française jusqu’à la fin de 2008. Le conseil des ministres européens de l’Emploi vient d’adopter, avec le soutien de la France, un projet de directive qui légitime le dépassement de la durée légale du travail (48 heures maximum en Europe) jusqu’à 65 heures… L’amertume polie était perceptible dans le communiqué publié par la Confédération européenne des syndicats (CES). « La CES se réjouit de collaborer avec la présidence, même si l’Europe sociale ne figure pas parmi ses quatre priorités. » Et son président John Monks d’enfoncer le clou : « La présidence française doit agir pour l’Europe sociale afin que ce concept conserve tout son sens et tout son poids. »
Jean-Paul Piérot
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