Radiohead chez les Chtis
Quel poids Radiohead pèse-t-il dans l’univers du rock mondial ? Lourd. Très lourd. Le groupe anglais chemine entre succès critiques et triomphes publics, suscitant jalousies et envies féroces. Vingt millions de disques écoulés, trois albums cités par le magazine Q parmi les dix meilleurs disques de tous les temps. N’en jetons plus ! Ils comptent dans cet univers… et ils en jouent. Leur démarche furibonde, leur mépris de l’univers du show-biz les installe dans la lignée des célèbres dandys qui jalonnent l’histoire du rock’n’roll. En 2000, Radiohead organise lui-même sa tournée sous des chapiteaux, faisant la nique au circuit des salles de concerts établies. Les mêmes ont provoqué l’an dernier un tsunami dans l’univers du disque, en se fâchant avec leur major EMI, puis en distribuant leur dernier opus en prix libre, via leur site Internet. Autre pied de nez, français et plus récent : pour leurs concerts parisiens à Bercy, le 10 juin dernier, le groupe a décidé de n’inviter que les journalistes qui viendraient retirer leurs places en Vélib. Les salles de rédaction en grincent encore…
Le nihilisme n’est pourtant pas leur truc. Ces cinq garçons bien nés d’Oxford sont le produit d’une Angleterre reconnaissant, dès le succès des Beatles, que les jeunes chevelus guitaristes seraient dans son pays des acteurs culturels légitimes. Radiohead fait ses débuts à la Jericho’s Tavern à Oxford en 1987 sous le nom de On a Friday (le groupe répétant le vendredi à ses débuts). Perfectionnistes, érudits dans leurs références, leur démarche est moins bohémienne que musicienne. Tout récemment, le guitariste de Radiohead, Jonny Greenwood, a été désigné compositeur officiel de la non moins officielle radio classique BBC 3 pour les années 2004-2006. La reconnaissance d’un talent, d’un travail dans la durée - le groupe a fêté ses vingt ans l’an dernier - mais surtout d’une démarche éclectique qui renifle entre les frontières du rock : electro, jazz, traces de classique, mélanges expérimentaux. Les premiers disques de Radiohead ont essaimé la scène pop britannique, on en retrouve des traces chez Travis, Coldplay ou Placebo. En 2008, le groupe se renouvelle, nous emmène dans des univers inédits.
C’est peut-être ce qui fait que leur succès dure. Leur audience actuelle va bien au-delà du strict cercle des convaincus de la première heure, de ceux qui dès 1992 firent le succès de leur morceau Creep. Leur dernier disque, In Rainbows, laisse entendre en filigrane ces vers de Boileau : « Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » Les dix morceaux du disque jouent sur ce paradoxe : une voix mélancolique, plaintive, des textes évocateurs d’un spleen profond. Et une énergie redoutable, condensée par la densité de la production et la profondeur des arrangements. Il confirme pour le grand public cette vérité première des musiciens dgarde. Bien employés, la boite à rythme et l’orgue Fatar-CMS 161 peuvent rivaliser de subtilité avec un Stradivarius.
Depuis le début de ce juin 2008, Radiohead s’est lancé dans une nouvelle tournée mondiale. La France accueille cinq de ses concerts. Deux ont eu lieu au Palais omnisports de Paris-Bercy, deux aux arènes de Nîmes… Le dernier reste à venir. Il aura lieu ce dimanche au Main Square Festival d’Arras, dans le Pas-de-Calais, le 6 juillet. Grosse réussite pour ce festival de facture récente, qui se frotte les mains et assure que « le groupe jouera un vrai concert » au cours de sa soirée. Soit deux heures minimum, le temps pour les Anglais de se chauffer au feu de la scène.
Plusieurs spectateurs l’ont confirmé : Radiohead peut être lent au démarrage. Compter quelques fausses notes, quel- ques mollesses dans la première demi-heure. Mais quand la sauce prend, on ne regrette pas d’être venu. Pour une raison simple : ces épouvantables perfectionnistes se transfigurent littéralement sur scène. Ces bêtes de studio, qui accumulent sur leurs disques des centaines de pistes et d’effets, ne peuvent s’abriter derrière une console. Alors ils en prennent leur parti, rient et dansent, font les andouilles. Prenant plaisir à ce qui fait le bonheur des spectateurs de ces soirs-là, la rencontre entre un répertoire méticuleusement maîtrisé et le vivant incalculable de la scène.
Radiohead en concert au Main Square Festival d’Arras, le 6 juillet.
Jean Noctiluque
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