"Ici, personne ne sait ce qui va se passer le lendemain"
(témoignages dans Libération)
GAËL COGNÉ et MOURAD GUICHARD QUOTIDIEN : mardi 24 juin 2008
«Les six toilettes étaient dégueulasses, on se douchait à l’eau froide, la nourriture était dégoûtante, on dormait à 7 ou 8 dans une chambre de 15 m2, parfois par terre, sur des matelas.» Depuis quelque temps, Bruno, retenu au centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes, sentait que la tension montait. Depuis les incendies de dimanche, les associations de soutien aux sans-papiers, qui suivent l’évolution de la crise depuis des semaines, font état d’une tentative de suicide par jour, de nombreuses mutilations, et rapportent elles aussi que la tension allait «crescendo».
Abou N’dianor, 40 ans, a été retenu à Vincennes, après un passage au centre du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne) : «Là-bas, les gendarmes étaient plus cléments. Ils faisaient l’appel une fois le matin, à 7 h 30, et une fois le soir, à 20 h 45. A Vincennes, les policiers ouvraient la porte des chambres jusqu’à quatre fois par nuit et demandaient qui se trouvait sur tel ou tel lit. Il fallait sortir sa carte.» Arrivé à Vincennes le 20 décembre 2007, ce professeur de soutien en mathématiques a été à l’origine de la première grève de la faim des sans papiers dans le centre. «Tout a commencé au Mesnil-Amelot. Il y avait beaucoup d’arrestations injustes, comme ce Sud-Africain qui vivait en France depuis dix-neuf ans et avait une fille au lycée. Alors qu’il était hospitalisé, il avait oublié de faire renouveler son titre de séjour. Ils ne cherchent pas à savoir.»
Tabassages. Le lendemain, ils sont plus de 100 à se rendre à la cantine en arborant des petits slogans collés sur leurs chemises : «Suis-je un être humain ?», «Les immigrés ont-ils des droits ?», «J’ai transpiré pour la France.» Le directeur les reçoit. Quelques-uns sont rapidement libérés. «On a compris que nos dossiers étaient traités à la va-vite.» Abou N’dianor, ciblé comme le principal agitateur, est transféré à Vincennes. Il tente de réitérer l’expérience. «Certains étaient plus virulents. Il y avait des bagarres avec les policiers.» Malgré tout, il les convainc de suivre la voie de la grève de la faim. Le Sénégalais est rapidement libéré pour vice de procédure dans son transfert entre les deux centres de rétention. Après son départ, la grève se poursuit en dent de scie jusqu’au début du mois de janvier. Des tentatives de suicide sont régulièrement évoquées, ainsi que des émeutes en février (deux chambres avaient été incendiées) et en avril. On parle également de tabassages. Les grèves de la faim s’enchaînent.
«Des animaux». Le stress du quotidien est énorme. «Dans ces lieux, personne ne sait ce qu’il va se passer le lendemain, poursuit Abou. Alors on fume, prostré, on reste dans un coin de la salle de télévision à ne rien faire.» Il n’y a ni bibliothèque, ni lieu de détente, hormis cette salle télé bondée. «A l’arrivée, ils prennent nos stylos et tout ce qui peut servir à prendre des notes», confie Traore, un Sénégalais retenu en avril et mai 2008. «Après, ce n’est plus qu’un lot de vexations, même infimes. Soit tu suis le mouvement, soit tu fermes ta gueule. Et ça, les policiers te le font bien comprendre.» Certains résidents, comme Traore, un ressortissant malien, se plaignent de violences physiques, notamment au cours des transferts pour se rendre dans le bureau du juge. «J’avais beau dire aux policiers que je respirais mal, l’un d’eux m’a jeté dans le fourgon et a fermé la porte en la frappant violemment. Il savait que j’étais derrière, mais il insistait et frappait encore. Avec mes menottes, je ne pouvais rien faire.»
Mamadou, un autre Malien présent de mai à juin à Vincennes, comprend que certains aient craqué. «On nous prend pour des criminels, des animaux, des objets. Ce que j’ai vécu là-bas a modifié mon image de la France pays des droits de l’homme.»
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