Sommet. L'Union Européenne fera-t-elle l'Europe ?
Les dirigeants européens se retrouvent jeudi et vendredi pour un sommet "de crise", à la veille de la présidence française. Les chefs d’Etat et de gouvernement réunis à Bruxelles devraient surtout marteler leur volonté de poursuivre le processus de ratification du traité de Lisbonne.
En réalité, à peine annoncée la victoire du « non » en Irlande, les dirigeants européens voudraient en effacer le résultat, et ne pas entendre les exigences des peuples d’Europe.
Les Français et les Néerlandais ont mal voté ; ils ne voteront plus. Les Irlandais n’ont pas ratifié le magnifique « traité simplifié » que nous leur présentions ; qu’ils revotent une seconde fois et bien si possible !
Résumer ainsi le traitement réservé à trois peuples d’Europe qui se sont exprimés démocratiquement nous entraîne dans le royaume du Père Ubu… Mais visiblement le Père Ubu règne à Bruxelles. avec la souplesse d’un bélier prêt à foncer vers un précipice : plusieurs responsables se sont relayés pour répéter, sans craindre le ridicule, que « le processus de ratification continue », que 18 pays ont déjà accompli cet acte…
En réalité, il s’agit de parodies de ratification obtenues hâtivement par un vote des députés, sans même que l’opinion publique soit
informée des enjeux. Rien n’interdit aux gouvernements de continuer, mais le traité de Lisbonne ne peut entrer en vigueur qu’à l’unanimité des États membres.
La décision du peuple irlandais fait donc obligation à l’Union de rouvrir le débat, le traité de Nice (2000) continuant de régir le fonctionnement jusqu’à l’adoption d’un traité. Loin de
bloquer l’Europe, le résultat du référendum du 12 juin pourrait se révéler une opportunité pour mettre du social dans le moteur européen.
Les pires des réponses vont-elles l’emporter ?
Cette opportunité, les États les plus influents ne veulent pas la saisir. Nicolas Sarkozy, qui s’était tant vanté d’avoir relancé la machine européenne avec son traité prétendument simplifié, copie conforme, en réalité, de la ci-devant constitution Giscard, minimise son échec en parlant d’« incident irlandais ».
À quinze jours de la présidence française, le président de la République oppose à Dublin la puissance de l’affichage franco-allemand. « Que l’incident irlandais ne devienne pas une crise », avertit Nicolas Sarkozy. Va-t-il tenter d’effacer le vote des Irlandais par une autre consultation populaire, puisqu’il ne peut échapper au référendum en vertu des lois de ce pays ? Plusieurs indices convergent vers cette hypothèse. En témoignent les déclarations de matamore du premier ministre belge, Yves Leterne : « En aucun cas l’Union ne peut être freinée dans son élan. » Ou du ministre des Affaires étrangères de Silvio Berlusconi : « Le chemin de l’intégration européenne ne doit pas s’arrêter. »
La position française a été explicitée par Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État aux Affaires européennes : « Un "non" ne retardera pas infiniment la ratification du traité. Il est possible qu’il y ait du retard, mais nous essayerons de le limiter le plus possible. »
Le Conseil européen, qui se réunit les 20 et 21 juin, est donc appelé à rechercher quelle position adopter face à la décision du
peuple d’Irlande. Les déclarations françaises empreintes de brutalité et de mépris, ainsi que l’indifférence affectée du président de la Commission, José Manuel Barroso (« Le traité de
Lisbonne n’est pas mort et les dirigeants européens devront décider comment continuer ») sont inquiétantes.
D’autres responsables font preuve de plus de mesure, comme la ministre autrichienne Ursula Plassnik, qui invite à la « prudence », ou le premier ministre tchèque, Mirek Topolanek, qui
fait observer que « l’UE dispose d’une base contractuelle stable qui lui permet de fonctionner ». Et son propre président, Vaclav Klaus, d’aller plus loin en constatant que « le
projet de traité de Lisbonne a pris fin ».
Le peuple irlandais va-t-il se laisser imposer une correction de son vote ?
Rien n’est moins sûr qu’une acceptation docile des Irlandais de revoter, comme ce fut le cas en 2000 et 2001 avec le traité de Nice.
Les électeurs avaient alors accepté de modifier leur vote. À l’époque, la participation au référendum avait été particulièrement basse (35 %).
Cette année, le nombre de citoyens qui se sont rendus aux urnes a augmenté de 10 points. Des commentateurs avaient prédit qu’une hausse de la participation au scrutin serait favorable au
« oui ». Visiblement, ils ne disposaient pas de tous les paramètres pour comprendre les ressorts de la contestation irlandaise. Il n’est pas certain non plus que l’arrogance et les
menaces d’exclusion proférées à l’égard d’un pays au long passé de lutte contre la colonisation britannique fassent faiblir le peuple irlandais.
Pour la première fois a été émise l’idée gravissime de rejeter de l’Union un État qui ne voterait pas en faveur du traité. Cette conception d’une Europe d’expulsion ne se rencontre pas seulement à droite. Après Daniel Cohn-Bendit, le président italien Giorgio Napolitano n’a pas hésité à menacer, l’heure étant venue, selon lui, « d’accomplir un choix courageux entre ceux qui veulent donner un développement cohérent à la construction européenne, laissant en dehors ceux qui menacent de la bloquer ».
Seul pays à organiser un référendum, l’Irlande s’est trouvée par la force des choses appelée à voter également au nom des autres peuples qui en étaient privés. Cela a conféré aux électeurs une responsabilité particulière. L’argument du mépris selon lequel trois millions d’électeurs ne sauraient entraver la marche de 450 millions d’Européens ne résiste pas à l’analyse. Les résultats dans ce pays, comme précédemment en France et aux Pays-Bas, laissent à penser que logiquement d’autres référendums, pour peu qu’ils fussent organisés, auraient obtenu des résultats similaires. Ce n’est donc pas le référendum irlandais qui fait la crise européenne, mais la crise européenne qui fait le résultat du référendum irlandais.
John Monks, secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats, observe : « Depuis beaucoup trop longtemps,
l’Europe n’accorde pas assez d’importance aux attentes et aux droits des travailleurs et des autres citoyens qui se sentent menacés par la mondialisation.
Ce message lancé par l’Irlande, tout comme celui lancé par la France et les Pays-Bas, doit être pris en compte de manière urgente. » Mais dans le champ politique, on peine à discerner une
différence au niveau européen entre la droite ultralibérale et la social-démocratie. L’Allemand Martin Schulz, président du groupe socialiste au Parlement européen, voit dans le résultat du
référendum la responsabilité du gouvernement qui a mal communiqué. « C’est à lui de proposer une issue à la crise qu’il a déclenchée », accuse-t-il.
La gauche unitaire (GUE) présidée par l’eurodéputé communiste Francis Wurtz, dans lequel siègent des députés du Sinn Féin, est le seul
groupe de gauche qui ait fait campagne pour le « non ».
À Paris, François Hollande note, avec raison, que « c’est la politique européenne qui est en cause, que l’Europe qui se bâtit ne correspond pas aux aspirations des peuples, en matière
d’emploi, de pouvoir d’achat, d’environnement ». Mais le PS aurait été plus crédible s’il n’avait pas, par son abstention, laissé passer la ratification parlementaire, alors qu’il était
possible à toute la gauche réunie d’obliger Nicolas Sarkozy à convoquer un référendum.
Les Français auraient pu alors exprimer leurs aspirations, qui se conjuguent finalement avec celles du monde du travail en Irlande comme ailleurs.
Jean-Paul Piérot
(paru dans l’Humanité du 16 juin 2008)
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