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Politique - Article paru le 16 juin 2008 dans l'Humanité

Quand se rendre au travail plombe le pouvoir d’achat

Dans l’agglomération marseillaise, 90 % des déplacements s’effectuent de fait en véhicule particulier. Les salariés ont fait leurs comptes.

Marseille, correspondant régional.

À défaut d’être bon, le compte est rapidement dressé. Du domicile, à Istres, à l’usine Coca-Cola, aux Pennes-Mirabeau, 90 kilomètres aller-retour. Un plein par semaine : 70 euros. Près de 300 euros par mois. « Ça fait un budget, quand même », constate amèrement Christian Locastro, un salarié. Sans parler de la deuxième voiture que son épouse utilise elle aussi pour le trajet domicile-travail. Ajoutez la flambée de l’immobilier (à la location comme à la vente) comme des prix des produits alimentaires…

En avril dernier, Christian et ses collègues ont desserré l’étau. À leur façon. Cinq jours de grève. Revendication : l’alignement de leurs salaires sur ceux pratiqués par la même multinationale dans les sites de la région parisienne. Un différentiel de 17 %. Au final, une augmentation de 81 euros brut à laquelle il faut ajouter le coup de pouce dans le cadre des négociations annuelles obligatoires, plus diverses mesures indiciaires. « Une augmentation de 8 % », se félicitait Serge Bousquier, responsable CGT. Là, le compte est bon. « Depuis, l’ambiance est excellente dans la boîte », témoigne Christian Locastro, délégué syndical CGT.

N’empêche : l’irrationnelle inflation du prix du carburant grève toujours les budgets familiaux. Cette « crise » rattrape certains salariés qui en avaient fui une autre, de crise : celle du logement. « Une quinzaine de salariés (sur 250) habitent au-delà d’un rayon de cent kilomètres : à Saint-Maximin ou à Toulon, dans le Var, comme à Manosque, dans les Alpes-de Haute-Provence. Il y a quelques jours, un collègue a vendu sa maison à Vitrolles pour aller s’installer à Sisteron. Ils cherchent des loyers moins chers et une meilleure qualité de vie », raconte le syndicaliste. Pour ceux-là, le coût de pompe est sévère. Afin d’éviter les allers-retours quotidiens, certains salariés préfèrent effectuer les postes du week-end. Ils font deux fois douze heures dans le week-end et se paient l’hôtel le samedi soir. Frais de déplacement limités au détriment de la vie de famille.

Ce phénomène d’« exil » s’est amplifié ces dernières années. À Marseille, le prix du mètre carré dans le neuf vient de dépasser la barre des 3 000 euros (troisième au palmarès national, derrière Paris et Nice) alors que la moitié des habitants de la deuxième ville de France ne sont pas imposables sur le revenu et que le quart vivent en dessous du seuil de pauvreté…

Il ne faut cependant pas habiter dans la Provence profonde pour être dépendant de son véhicule et prendre de front l’augmentation du carburant. C’est même le lot commun de l’immense majorité des salariés de l’aire métropolitaine marseillaise (AMM). Selon un document de l’État, 90 % des déplacements au sein de l’AMM s’effectuent en voiture particulière. Le démantèlement de l’imposant réseau du tramway dans les années 1950 puis l’urbanisation en tache d’huile qui s’est accélérée à partir des années 1970 ont consacré le règne de la voiture. « Ceux qui habitent Marseille ne sont pas éloignés de l’usine, mais ils viennent quand même en voiture. Ils ne peuvent pas faire autrement. Pour commencer à 8 h 30, il faudrait qu’ils partent à 5 heures », appuie Christian Locastro.

L’agglomération accusant un retard de vingt ans en matière d’infrastructures de transports en commun, la « concurrence » par le temps offre toujours l’avantage au véhicule personnel. Ainsi sont nés les « pendulaires », déplacements domicile-travail quotidiens. Sur l’axe Marseille-Aix, 150 000 véhicules entrent ou sortent chaque jour de la cité phocéenne. On enregistre seulement 12 500 voyageurs en autobus entre les deux plus grandes villes du département et 2 500 en train avant les travaux de doublement tant attendus de la voie qui date du début du XXe siècle et qui devraient permettre l’augmentation de la fréquentation de 100 %.

Même problématique dans la partie est du département : la moitié des emplois de la zone d’Aubagne sont occupés par des personnes extérieures, tandis que 60 % des actifs travaillent en dehors de la zone. Résultat : 125 000 véhicules par jour sur l’A50 (Marseille-Aubagne) pour 3 500 personnes qui empruntent le bus et 5 000 le TER sur une ligne totalement saturée. Le triplement des voies prévu depuis une bonne décennie n’a toujours pas vu le jour. Pourtant, le succès de la navette lancée par le conseil général entre la place Castellane à Marseille et la grande zone industrialo-commerciale d’Aubagne souligne assez la « demande » de transports collectifs publics. En attendant une « offre » réellement à la hauteur, les salariés « pendulaires » sont condamnés à jouer les vaches à lait des compagnies pétrolières.

Christophe Deroubaix

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Tag(s) : #Economie
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