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Cultures - Article paru le 7 juin 2008 dans l'Humanité

Les Lettres françaises

Pour un communisme de l’individu Conversation avec Alain Guiraudie

Alain Guiraudie questionne et réactualise dans un univers fictionnel parfois loufoque les luttes sociales et politiques actuelles. Par le choix des corps qu’il met en scène et leur trajectoire, son cinéma conteste le formatage des individus et tente d’inventer entre eux de nouvelles relations solidaires dans lesquelles, le désir, les agencements sexuels et amoureux, souvent inattendus, ont une place primordiale.

Quel rapport vos films entretiennent-ils avec le politique ?

Alain Guiraudie. Mon cinéma commence là où le social et le politique ne me renvoient que des impasses. Mes premières désillusions ont été le moteur de mes premiers films. J’avais comme angle d’attaque mon désir de parler du monde actuel mais la simple dénonciation des injustices ne me satisfaisait pas et me paraissait un peu vaine. Il me semblait important de ne pas s’arrêter là et de reformuler autrement les questions posées par ces inégalités dans le cadre d’une quête esthétique. Le grand mouvement social de 1995 a été pour moi déclencheur car il m’a permis de m’interroger sur les résultats de notre lutte. À cette époque, j’ai quitté le Parti communiste et j’ai réalisé dans la foulée Du soleil pour les gueux. Dans la mesure où j’ai réussi à embrasser et à réinventer tout un questionnement qui mêle le local au mondial, c’est sans doute mon film le plus politique et le plus politiquement abouti. J’ai toujours éprouvé des difficultés à parler directement de Millau ou de Rodez. M’ancrer complètement dans un contexte géographique précis me semblait réduire mon petit monde à du régionalisme pittoresque. La fusion de mes préoccupations intimes et de problématiques universelles a donc été pour moi une étape importante qui m’a permis de dégager le coeur de mon projet cinématographique : le mélange d’éléments très triviaux et prosaïques comme la retraite, les 39 heures, avec un univers de légende et de mythe peuplé de bergers d’Ounayes, de guerriers d’attente et de recherche, de bandits d’escapade… J’ai posé les fondations de mon cinéma en situant le Tiers-monde entre Millau et Montpellier dans une zone qui correspond à la fois au Tiers-monde réel et actuel et à un univers imaginaire.

Une fois transposés, les enjeux deviennent-ils plus évidents ?

Alain Guiraudie. Dans Du soleil pour les gueux, la juxtaposition des pauvres d’ailleurs et des pauvres d’ici, des pauvres d’aujourd’hui et des pauvres de tous le temps m’a permis de répondre au discours dominant des années 1990 que l’on entend encore maintenant : « Ne vous plaignez pas en France avec le SMIC, ailleurs c’est pire ! » Il s’agit d’un véritable affrontement idéologique et je voulais aller dans mon film au-delà de l’exposition des faits. Ma tentative de réunir quatre couillons entre le ciel et la terre pour les laisser se promener devait mener quelque part. Elle trouve son aboutissement lorsque la jeune fille, qui constitue le point de départ du récit, réussit à coucher avec le berger. Cette image est fondamentale pour moi car elle crée des possibles et ouvre des horizons au propre comme au figuré. Mes films illustrent sans doute l’envie commune à de nombreux cinéastes de recréer un monde qui s’accorde à mes désirs. Mais refaire le monde est une vraie niaiserie, on ne fait jamais que reproduire un peu de l’expérience collective. Je préfère tenter de le refaçonner, de le réorganiser afin d’en offrir une nouvelle vision. Le cinéma doit rester « bigger than life » !

Votre univers demande en effet à être apprivoisé par le spectateur qui doit relier des allusions très concrètes à notre société, comme les 35 heures, et des situations qui en paraissent plus éloignées mais qui problématisent elles aussi le monde actuel : derrière les bergers d’Ounayes, se laissent apercevoir des luttes sociales et l’esclavage moderne…

Alain Guiraudie. La question est toujours de savoir comment se situer artistiquement, déontologiquement et éthiquement lorsque l’on fait un film. S’agit-il de rester campé dans son univers et de demander au spectateur d’effectuer le chemin qui y mène ou d’aller vers lui, et dans ce cas jusqu’où ? C’est la bataille habituelle entre, d’un côté, le gros cinéma commercial qui cherche le plus petit dénominateur commun avec ce qu’il appelle le grand public, des millions d’individus qui forment une masse informe et indistincte, et, de l’autre, un cinéma qui se pose d’autres questions, souvent plus nombreuses, et en d’autres termes. La communication cède alors réellement la place à l’expression et rien n’est livré en pâture, prémâché et prédigéré, à ceux qui regardent ! Je comprends qu’il soit parfois difficile au spectateur de parcourir le chemin. La première fois que j’ai vu un film d’Éric Rohmer, c’était le Rayon vert, je suis parti au bout d’un quart d’heure. Cinq ans plus tard, après avoir découvert Pauline à la plage, le Genou de Claire… je l’ai trouvé fabuleux. Lorsque j’ai commencé à montrer Du soleil pour les gueux dans des salles qui n’étaient pas uniquement composées d’amis, j’ai moi aussi trouvé que les gens partaient beaucoup. Je peux très bien comprendre que je les ennuyais ou que la jeune comédienne ne leur convenait pas. Je pense néanmoins que c’est une position à tenir en tant que cinéaste. Il y a toujours une dimension politique dans la façon dont on exerce son métier et son art, dans le rapport que l’on entretient avec le monde : le spectateur est-il un interlocuteur, a-t-il son mot à dire dans la création ? Pour répondre à cette question, je me réfère souvent à un texte d’Oscar Wilde qui affirme que le communisme doit s’emparer de l’individualisme. Le communisme est encore dans une culture des masses et il faut réintégrer l’individualisme, notamment en matière artistique.

Il y a en effet une distance entre vos films et le cinéma communiste français traditionnel…

Alain Guiraudie. Je tente d’interroger les luttes sociales à travers le mixage de mes angoisses d’homme adulte et de mes rêves d’enfants. Un film comme Ce vieux rêve qui bouge s’inscrit dans la continuité des luttes contre la disparition des usines et le maintien de leur activité sur place mais cherche à dépasser l’écueil politique et syndical. Je voulais regarder ce qu’il était possible de replacer entre les hommes, une fois ces combats finis. L’enjeu était de retrouver une tendresse, de réinventer de nouvelles solidarités et de la chaleur humaine au sein des usines.

Mon film se positionne contre certaines idées reçues, selon lesquelles un ouvrier est anéanti lorsqu’il perd son travail. Nos parents n’imaginaient pas la vie sans bosser, au contraire de nous qui n’avions rien contre rester quelque temps au chômage. J’en suis donc venu à introduire du désir pour répondre à cette question : que fait-on quand tout est fini ? Le travail est une aliénation mais il crée aussi du lien social et l’homme y trouve son utilité dans le monde. La force de mes personnages, c’est de replacer du désir derrière tout ça. C’est ma manière de m’approprier le slogan du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, groupe d’activistes des années 1970 : « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ».

Comment abordez-vous la question de la représentation du monde ouvrier dans un film comme celui-ci ?

Alain Guiraudie. Je me suis beaucoup interrogé sur l’importance de la conformité du film à la réalité. Il est évident qu’aucune fermeture d’usine n’a entraîné le licenciement d’une dizaine de mecs seulement. Il s’agissait plutôt de 100, 200, voire de 2 500 ouvriers. Je me suis donc demandé si j’allais me payer le luxe de travailler avec 100 figurants. Bien évidemment, je n’en avais pas les moyens. Dans un premier temps, j’ai donc pensé les ramener à trente ce qui ne simplifie pas les choses car les même questions demeurent : que fait-on d’eux ? Comment peut-on traiter la classe ouvrière ? Comment l’habille-t-on aujourd’hui ? Je ne pouvais pas me contenter d’une casquette et d’un bleu de travail ; les ouvriers ne s’habillent plus du tout comme ça et quand bien même ce serait encore le cas dans certaines usines, on ne peut pas les traiter de cette façon au cinéma. Il m’a donc semblé indispensable d’individualiser tout le monde et de sortir de la logique des masses. J’ai donc décidé d’enlever la figuration et de rester sur la dizaine de personnages de mon scénario afin que chacun ait vraiment son identité. La question de l’occupation des ouvriers s’est posée juste après. Le quotidien d’une usine ne ressemble plus aux Temps modernes, de Charlie Chaplin, où la taylorisation impose à chacun son geste. Même dans des usines en pleine activité, j’ai vu des ouvriers glander, se balader pendant que d’autres bossaient. À la fois sur le traitement du monde ouvrier et le traitement du monde homosexuel, j’ai cherché à aller à l’encontre des représentations habituelles. Mais si je voulais faire réellement, politiquement du cinéma, il y a un moment où je devrais partir réellement de la merde dans laquelle nous sommes. J’avoue que, de ce point de vue, je n’ai toujours pas mis les mains dans le cambouis, faute peut-être d’avoir trouvé l’angle d’attaque pour parler des SDF ou des travailleurs pauvres qui dorment dans leur bagnole.

À cause d’un blocage éthique ?

Alain Guiraudie. Je ne refuse pas à qui que ce soit de le faire mais j’ai fondamentalement un problème à parler de ce que je ne connais pas, d’autant qu’avec le temps je me suis embourgeoisé. Je suppose que si j’abordais maintenant ces questions, je le ferais plutôt sur un mode documentaire, tout en sachant que les meilleurs documentaires sont ceux qui laissent un arrière-goût de fiction. Pour l’instant j’ai réellement des scrupules à parler de ce qui ne correspond plus à ma classe sociale.

Je suis très admiratif de Fassbinder et de sa façon de prendre les problèmes politiques à bras-le-corps, de les attaquer frontalement. Pour mon prochain film j’ai eu envie de suivre son exemple et d’insérer explicitement dans les dialogues mon questionnement politique : pourquoi se bat-on ? Vaut-il mieux rester à la marge ou intégrer la normalité ? Faut-il rester du côté du changement, de la réalisation de ses désirs profonds ou aller au centre pour essayer de naviguer à vue dans le merdier ambiant ? Ne peut-on pas dire qu’en se laissant avoir par le système, on nage dans le bonheur, mais qu’il y a en même temps tout à faire ? Finalement l’expression directe de ces doutes a disparu du scénario, car elle paraphrasait l’action. Il y avait surtout dans ces exposés quelque chose d’obscène qui ne me faisait pas beaucoup avancer : six mois plus tard, ma réflexion avait évolué et il me fallait réécrire complètement la discussion. J’ai finalement décidé de me présenter aux élections cantonales d’un côté et de continuer à faire du cinéma de l’autre car je ne crois pas que les films puissent changer le monde. Ils peuvent offrir un point de mire, dégager des horizons, mais une fois qu’ils sont réalisés, il faut encore lutter !

Propos recueillis par José Moure, Gaël Pasquier

et Claude Schopp

Voici venu le temps (2005)

Pas de repos pour les braves (2003)

Ce vieux rêve qui bouge (2001)

Du soleil pour les gueux (2001)

La Force des choses (1997)

Tout droit jusqu’au matin (1994)

Jours perdus (1993)

Les Héros sont immortels (1990)

Filmographie :

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Tag(s) : #CULTURE
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