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Société - Article paru le 31 mai 2008 dans l'Humanité

« Une démarche qui rouvre le dossier de l’inégalité des sexes »

Ancienne députée de la Gauche unitaire européenne, la philosophe Geneviève Fraisse analyse cette décision de justice sans précédent.

Présidente du comité scientifique de l’Institut Émilie-du-Châtelet, centre de recherches sur les femmes, le sexe et le genre, créé en 2006, Geneviève Fraisse a publié notamment Du consentement (Seuil, 2007) et le Privilège de Simone de Beauvoir (Actes Sud, 2008).

Comment réagissez-vous à la décision du tribunal de grande instance de Lille ?

Geneviève Fraisse. On nous propose un grand bond en arrière, vers le temps de la répression sexuelle, vers un temps où les femmes étaient « en charge » d’une sexualité socialement « pure », vers le temps d’une asymétrie entre les sexes. Le mari, lui, était-il puceau ? Mauvaise question apparemment ! On imagine qu’il n’y a aucune raison de s’arrêter en si bon chemin : après la virginité, pourquoi pas la fertilité. Souvenons-nous que l’absence de descendance a pu entraîner jadis l’annulation d’un mariage… De même, le « consentement mutuel » a été une conquête dans l’histoire du mariage (se choisir et non pas être choisie) comme du divorce : ne plus donner la cause du divorce, avec son lot de faits, de preuves, de culpabilités, mais décider de rompre un lien en gardant par-devers soi les réalités de la désunion, c’est accepter un formalisme démocratique respectueux de l’égalité des individus. Ici, au contraire, cette démarche rouvre le dossier de l’inégalité des sexes.

La notion de « consentement » n’est-elle pas ici dévoyée ?

Geneviève Fraisse. La construction juridique de cet acte de nullité du mariage est tordue : c’est parce qu’elle a menti qu’il y a « une erreur déterminante dans le consentement » du mari. Pourquoi aller chercher une « erreur » ? Il y a donc une vérité de la personne, de la femme, intangible, univoque. La virginité serait-elle de l’ordre d’« une qualité essentielle de la personne », comme le dit l’article invoqué du Code civil ? Mais que sait-on de l’histoire de la perte de cette virginité ? Au total, on passe d’un consentement où priment la liberté et la volonté (et pourquoi pas le désir) à un consentement contractuel, repris ici au nom de la morale, où il ne faut pas faire d’erreur sur la marchandise. On nous invite donc à apprécier le « contenu » du consentement. Il n’y a plus de sujet autonome.

S’agit-il selon vous d’une résurgence anecdotique ou de l’expression d’un retour en arrière plus inquiétant ?

Geneviève Fraisse. S’il y a anecdote, elle est un symptôme. Symptôme d’un marquage des sexes qui se fait toujours au détriment de l’égalité des hommes et des femmes. Nous vivons désormais dans un double discours, égalité des sexes et liberté des femmes du côté de nos démocraties contemporaines, mais aussi respect de dynamiques dites culturelles ou religieuses, obsédées par la séparation des sexes (ne pas être semblables, ne pas se mélanger) et la hiérarchie. Dans ce contexte, la régression générale n’est jamais loin. Les droits des femmes sont réversibles, on le constate à propos de l’avortement en Italie ou en Lituanie. D’ailleurs, nul besoin de regarder hors de nos frontières : en France, l’égalité salariale n’est toujours pas conquise, pas plus que la parité dans les lieux de pouvoir (y compris intellectuel) ; et que dire d’un gouvernement qui supprime le « service du droit des femmes » dans son administration et décide de revenir sur la mixité à l’école ?

Les deux ex-conjoints sont de confession musulmane. S’agit-il selon vous d’une affaire religieuse ?

Geneviève Fraisse. Question intéressante : la religion musulmane impose-t-elle la virginité ? Apparemment, non. Impose-t-elle le port du foulard ? Autorise-t-elle la polygamie ? Rien n’est sûr. Toutes ces questions font l’objet de discussions savantes, et de polémiques sérieuses. Pour ma part, je constate que la religion a bon dos. C’est vrai, aucune religion n’a pensé l’égalité des sexes - même s’il y a toujours des croyants pour plaider l’égalité dans la « complémentarité ». Mais surtout, la religion est de mon point de vue une magnifique couverture pour laisser la régression s’installer…

Entretien réalisé par Alexandre Fache

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Tag(s) : #Société
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