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Le Patriote fête 68

vendredi 30 mai 2008 / "le Patriote"

Cette semaine, alors que Le Patriote publie le très beau supplément que l’Association des Amis de la Liberté a conçu pour le quarantième anniversaire de mai-juin 1968, les membres de la rédaction de l’hebdomadaire vous donnent leur regard sur ces évènements. Face aux discriminations, aux urgences pour la sauvegarde de la planète comme du genre humain, aux potentialités aussi que recèlent notre époque, pour un hebdomadaire comme le notre, cet anniversaire porte le souffle toujours actuel de vouloir changer le monde.

L’humanité en marche... A 28 ans, cette époque ressemble beaucoup à une fiction. La fiction d’un auteur un peu fou sur les bords, ou de l’un de ces scénaristes hollywoodiens en quête d’émotions fortes. Toutes ces choses dépeintes existent aujourd’hui, mais elles sont bien ternes en comparaison avec les sensations d’héroïsme et d’exception dans lesquelles semblent avoir baigné Mai 68. Aujourd’hui, que reste t-il, si ce n’est un souvenir lacunaire de cette période ? Sûrement est ce là en réalité, toute la réussite de cette époque : être resté dans les mémoires. Être devenu un de ces jalons de l’histoire que l’on se prend à espérer ou à redouter. Un jalon que certains semblent pourtant vouloir détruire sans que l’on comprenne vraiment trop pourquoi. Mai 68 a été, mais n’est plus, c’est un fait. Par contre, ce qu’il signifie est intemporel. Combattre pour ou contre le souvenir de Mai 68 n’est pas un simple combat du passé ; il est aussi un combat de ce quelque chose qui l’a rendu possible. Cette petite chose qui fait de nous des hommes et des femmes épris de rêves et qui s’appelle tout simplement : "humanité".

Ryder GILLESPIE

Un air de solidarité

Parler de mai 68 quand on est née sept ans plus tard et à 8 mille km de l’hexagone peut paraître une chose prétentieuse. Néanmoins, je tiens à rappeler cette forme de transgression sociale, qui fit à l’époque, se rencontrer des catégories intellectuelles, sociales, et culturelles si différentes et en même temps complémentaires dans la société. Ils purent ainsi échanger sur leurs vies respectives et laisser place à la connaissance, à la création et au respect mutuel.

Aujourd’hui rares sont les occasions qui puissent me démontrer une quelconque tendance solidaire, au sens collectif. En réalité, la solidarité s’est depuis institutionnalisée. Un ami parlait de cela il y a quelques jours et sa réflexion portait sur le paiement des impôts et le sentiment que cela donne à beaucoup de partager, laissant à charge aux organismes sociaux et associations caritatives de distribuer des allocations à qui de droit. Certes, de nos jours, l’individu prime, mais ce dernier se retrouve facilement seul, isolé, coupé de tout lien social, en rupture familiale, facilement SDF. Dommage que les cœurs de certains aient si vite oublié ce printemps où tout était possible… surtout la solidarité.

Lidice MOZES

1968 ! J’avais à peine dix ans en ce mois de mai. Je vois encore ces longs cortèges qui descendaient les boulevards niçois. C’étaient animés d’un immense espoir que les étudiants et les ouvriers, unis, défilaient. Leurs revendications m’étaient alors étrangères, je ne comprenais pas des mots comme autogestion ou autonomie. Ce gigantesque monôme m’a laissé d’agréables souvenirs comme des vacances prolongées, des rues où enfin il se passait quelque chose. Si comme on le dit, la société s’ennuyait en 1968, cette impression avec le recul du temps, me semble une réalité. Selon moi, cette révolte nous a apporté plus de souplesses dans les rapports hiérarchiques, plus de libertés dans la société et surtout la fin de l’autoritarisme absolu. C’est grâce à mai 1968 qu’on a pu ouvrir les fenêtres et regarder dehors ce qui se passait vraiment. Cette immense bouffée d’oxygène mit fin à une société sclérosée et hypocrite. La liberté pouvait s’exprimer dans tous les domaines et les tabous étaient, avec le fameux « Interdit d’interdire » abolis. T Jan.

« Déboutonnez votre cerveau aussi souvent que votre braguette ! »

Voilà un des slogans parmi les plus significatifs de cette période où dix millions d’individus se sont mis en mouvement et en grève : étudiants, lycéens, paysans, travailleurs, jeunes, femmes, immigrés... Un pouvoir qui vacille grâce au champ revendicatif très large de la population. Et c’est bien parce qu’il s’agit de changer la vie, de transformer les relations entre individus, y compris et surtout les relations de pouvoir, donc de faire la révolution, que Mai 68 fut un danger pour les pouvoirs en place. Ils ont fait- l’expérience, pour la première fois, de la lutte des classes au côté des ouvriers, mais d’autres couches de la population comme la paysannerie. Une symbiose rare qui laissa des traces. Le droit à la différence s’affirme et s’amplifie au cours des luttes qui suivront dans les années 70. Ainsi, au-delà des luttes pour la maîtrise de leur corps- (liberté et gratuité de la contraception et de l’avortement, dénonciation du viol, etc.), les femmes ouvrent le débat sur le travail- domestique et le patriarcat. Il persiste, du mouvement ouvrier et de 68, des résurgences de formes d’organisation et de lutte, comme les collectifs, sur des fronts revendicatifs larges. Emmanuelle Gaziello

Quand tu nous tiens…

Je n’ai pas connu l’époque, pourtant une certaine nostalgie a tendance à m’envahir, et je me demande ce qui est différent aujourd’hui. Parce qu’honnêtement, n’existe-t-il pas presque autant de raisons de protester qu’il y a quatre décennies ? Les régressions que nous vivons actuellement ne devraient-elles pas pousser à la solidarité et à l’entraide ? Alors pourquoi l’ampleur du mouvement n’est-elle pas la même ? Un manque de motivation, une certaine apathie ne sont-ils pas à mettre en cause ? L’absence de rencontre entre les différents groupes n’est sans doute pas indifférente non plus à cette lacune du côté des slogans communs. Les pêcheurs, les étudiants, les ouvriers, les commerçants, les professeurs… à peu près tous les acteurs de la société française sont dans la rue depuis des semaines, pourtant l’impact n’est pas le même, et il est à peu près certain que dans 40 ans, on ne parlera pas de Mai 2008 comme d’une grande avancée au niveau social ou d’un mois historique et révolutionnaire. Alors à quand « Mai 68, le retour » ?

Séverine DEGALLAIX

Une histoire de liberté

J’aurais 22 ans en 2008. A l’âge de toutes les illusions, mai 68 est pour moi l’emblème par excellence du soulèvement à la fois sociale et politique contre la société traditionnelle et le pouvoir gaulliste en place. C’est le plus important mouvement social de l’histoire française. De mai 68, je connais par cœur tous les grands slogans que l’on crie encore, 40 ans après, dans nos manifs étudiantes. Je connais par cœur les pages de mes livres d’histoires que mes profs de lycées nous faisaient étudier. Mais je n’y étais pas. Pour beaucoup, et pour cette raison, je ne peux pas en parler. Quand bien même, Mai 68 restera pour moi cette romantique révolte de la jeunesse étudiante contre l’autoritarisme, la société de consommation et la rigidité des mœurs. Mai 68 restera pour moi un souffle de liberté que la France n’avait pas connu depuis 1945. Mai 68 restera pour moi la preuve qu’un gouvernement n’est rien face à la voix du peuple. Et si pour certain, cette date ne représente qu’un inutile coup de gueule poussé par des jeunes rebelles ne voulant pas travailler et préférant les pavés aux manuels scolaires, mes « illusions » trouveront leur place dans ce journal.

Coralie Bondietti

Une date légendaire

1968 voilà une date qui résonne un peu maintenant comme une légende. Je me souviens de 1998, grèves de lycéens. J’étais alors dans la rue et on rêvait de faire un nouveau 68. Comme actuellement doivent aussi le penser les lycéens dans la rue. Mai 68, manifestation révoltée qui fait véritablement vaciller le pouvoir de manière concrète. Le pouvoir de la rue est là. Immédiat. 68 c’est aussi une fenêtre de liberté qui s’est ouverte sur les années 70, le flower-power, les hippies… Cette liberté sexuelle devenue dangereuse dans les années 80. Dans une scène orgiaque du film Shortbus(1), un personnage regarde ces corps nus et s’exprime : « c’est comme dans les années 70 mais avec l’espoir en moins. » 68, c’était l’année qui suivait la mort d’Ernesto « Che » Guevara, des années où les idéaux étaient portés en bandoulière comme une kalachnikov. C’était une période où la lutte armée était présente en Italie, en Allemagne, au Japon… Aujourd’hui, il reste des récits, des livres, des photos, des films et surtout des idées. Et au travers de tout cela, qu’il faut continuer de perpétuer, c’est une liberté toujours possible à atteindre qui apparaît devant nous. Une croyance en l’humanité, en le « ensemble », en la solidarité. Il suffit de participer à une manifestation – elles sont nombreuses en ce moment – pour trouver cette forte émotion et cette sensation d’être bien ensemble. 68, c’est aujourd’hui. « Soyons réalistes, exigeons l’impossible ! »

Julien Camy

(1) De John Cameron Mitchell sorti en 2006
http://www.le-patriote.info/spip.php?article1582

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Tag(s) : #Histoire
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