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Société - Article paru le 9 mai 2008 dans l'humanité

Avoir 20 ans en 2008

« Je ne veux pas être la métisse de service »

Diama Diouf, vingt-trois ans . étudiante durant le CPE, puis animatrice à Bobigny, elle est devenue conseillère municipale en mars.

« Ils voulaient sans doute des jeunes parce que le Parti communiste a besoin de se renouveler un petit peu. » C’est sans méchanceté mais avec une pointe d’ironie que Diama Diouf explique comment Catherine Peyge, la maire sortante, lui a proposé d’être sur sa liste aux élections municipales de Bobigny. Depuis le 16 mars dernier, Diama Diouf est conseillère municipale de sa ville. « Bobigny, c’est spécial. C’est comme une terre nourricière, c’est extrêmement maternel. » Pour elle, Bobigny est « un village de 45 000 habitants » où tout le monde se connaît. Elle parle surtout de la très grande proximité des jeunes avec les élus. « Je pense qu’il n’y a pas un jeune de dix-huit ou dix-neuf ans qui ne soit pas allé à la mairie. Et, ici, les jeunes s’engagent pour leur ville. » Diama elle-même est animatrice dans une association auprès des jeunes du quartier de l’Abreuvoir. L’envie de travailler dans sa ville, avec sa ville. « On avait parlé des élections municipales dans l’association en se disant qu’on avait à se faire entendre et donc à s’engager. »

Élue municipale, le résultat d’un engagement de toujours ? « Non. À partir du moment où j’ai commencé à travailler, je me suis sentie plus proche des gens et j’ai commencé à m’engager. Il est vrai que mon grand-père et ma grand-mère, qui m’ont élevée, étaient extrêmement communistes. Je suis tombée dedans quand j’étais petite mais pendant mon adolescence, ça me gonflait et à part la Fête de l’Huma, je ne voyais pas un grand intérêt à la politique. Le déclic s’est fait à la fac, pendant le CPE. »

L’année du CPE, Diama passe sa licence d’histoire à l’université Paris-IV Sorbonne. « La fac la plus conservatrice de Paris, je pense. C’est marrant la première ou la deuxième année, mais en licence, on essaie d’avoir un regard un peu plus critique sur le monde. » Le mouvement contre le CPE agit comme un déclencheur. « C’était comme une cohue intelligente, organisée, porteuse d’idées, mais une cacophonie. On essayait de revivre 1968. Mais de ce mouvement immature, il ressort des choses profondes : la solidarité, des discussions, la nécessité de s’organiser. On se découvre une énergie. Moi j’en suis sortie grandie, et pleine d’espoir. J’ai l’impression qu’on peut changer quand même les choses. »

À la rentrée suivante, Diama Diouf quitte la Sorbonne et passe une licence de sciences de l’éducation à la faculté de Saint-Denis. Elle y prépare aujourd’hui un mastère. Animatrice, étudiante en sciences de l’éducation, il y a une logique. « Dans l’animation, j’expérimente des choses parce que la fac, c’est très théorique. Je vais continuer dans cette voie parce que la recherche, écrire, ça me plaît et c’est reposant par rapport au boulot de terrain, au boulot militant. »

Et puis il y a eu la politique. « Après le CPE, on s’est mangé la présidentielle. Je suis allée dans tous les meetings de gauche. J’ai vu Royal à Charléty, Buffet, Bové et Besancenot. Pour moi, ça a été violent. Ça m’a noyée et, du coup, je n’ai pas voté. Mais je me suis rendu compte qu’à la différence de tout ça, Bobigny est une ville extrêmement démocratique, où on consulte les gens, où il y a quelque chose de beaucoup plus sincère. » Diama Diouf en conclut que « l’échelle locale n’a rien à voir avec l’échelle nationale. Je peux sans aucun problème dire qu’à Bobigny, je suis communiste, mais sur un plan national, pour moi, ça ne veut rien dire, ça n’a aucun écho, ça ne parle pas aux gens. Il me suffit d’aller à un meeting du Parti communiste pour savoir que je n’ai pas envie d’être communiste. » Diama Diouf espère tout de même que certains combats pourront être portés au-delà de Bobigny. Elle cite l’arrêté contre les expulsions, voté lors de son premier conseil municipal. « C’est comme un entonnoir : dans la ville, tout peut être fait, mais plus on élargit, plus ce qu’on peut faire c’est au compte-gouttes. »

Comme élue municipale, Diama participe à un conseil d’école et s’occupe de Canal 93, la salle de concert de Bobigny. « Pour moi, c’est encore flou, mais on travaille beaucoup en groupes, avec le groupe communiste où je suis apparentée, et avec la majorité de gauche. On a de vrais débats et de vrais temps de parole. Je n’ai pas du tout l’intention d’être la jeune métisse de service. »

Avec un père sénégalais qu’elle ne voit plus, Diama Diouf ne se sent pas particulièrement concernée par l’Afrique. « Je n’y suis jamais allée, je pense y faire un voyage. Ça m’intéresse pourtant, je suis fan de Patrice Lumumba, de Frantz Fanon et Cheikh Anta Diop, je suis influencée par les intellectuels africains. L’humanitaire par contre, ça m’a toujours fatiguée. On juge du haut de ses vingt-trois ans qu’on va aller aider des gens qui ne s’en sortent pas. C’est du néocolonialisme. »

Entre ses cours, son travail d’animatrice et son travail d’élue, Diama a peu de temps à consacrer à ses passions. Il lui reste tout de même le cinéma, les lectures (les auteurs japonais), et surtout la musique : le hip-hop (« Je suis de Bobigny, il ne faut pas casser tous les clichés. ») et les voix de femmes (Billie Holiday, Émily Loizeau, Camille…)

Parlant d’elle-même, Diama Diouf se dit volontaire. « J’y vais, explique-t-elle. Mais je cloisonne les mondes : beaucoup de mes amis ont du mal à m’imaginer élue. Et beaucoup d’élus ont du mal à imaginer ce qu’est ma vie. »

Olivier Mayer

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Tag(s) : #Société
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