« La question noire concerne aussi le blanc »
L’auteur dramatique ivoirien Koffi Kwahulé est à l’honneur au Lavoir moderne parisien jusqu’au 31 mai (1). Plusieurs de ses pièces, entre autres Big Shoot et le Masque boiteux, sont interprétées à tour de rôle, des lectures sont organisées ainsi qu’un colloque autour de son oeuvre. Il a bien voulu répondre à nos questions.
Le Lavoir moderne consacre plus d’un mois à votre oeuvre. C’est assez rare pour un auteur vivant…
Koffi Kwahulé. Je ne sais pas ce qui leur a pris ! (rires) Une année c’était Valère Novarina et aujourd’hui c’est moi. J’en suis vraiment heureux et fier. On m’a donné carte blanche pour m’occuper de la programmation, des textes joués et de la mise en espace. Des jeunes compagnies ont pris en charge les textes. Ces jeunes gens n’ont d’autre cahier des charges que leur désir. Cela a été aussi l’occasion d’un colloque avec des universitaires américains autour de mon travail. En France, on trouve mon inspiration « américaine » et là-bas on apprécie, dans mon théâtre, son côté européen. Je ne cherche pas à résoudre des problèmes. Dans la tradition anglo-saxonne, il faut à un moment situer le bien et le mal, dire qui a tort. Peut-être que ce point aveugle que les uns et les autres ont du mal à définir dans mon oeuvre, c’est l’Afrique.
Quels sont vos thèmes essentiels ?
Koffi Kwahulé. Il s’agit à proprement parler plus d’obsessions que de thèmes. Il y a, entre autres, la violence exercée sur les corps. Il s’agit aussi souvent de faire partager l’expérience vécue par le Noir quand bien même mes pièces ne sont pas forcément interprétées par des comédiens de couleur. Cela ne me dérange pas contrairement à Bernard-Marie Koltès qui tenait au respect scrupuleux, sur la scène, de ses indications « raciales ». La question noire, dans l’art, selon moi, est toujours refermée sur elle-même. Or elle concerne aussi le Blanc. Souvent, lorsque les gens voient des pièces sur les Noirs, ils sont dans l’affect. Ils ne parviennent pas à comprendre que cela parle d’eux également.
Il n’y a pas, si j’ose dire, une spécificité de la question noire. La violence historique faite au peuple noir dans les fers de l’esclavage, comment ne pas penser que cela concerne tout le monde ? Le monde tel qu’il est structuré n’impose-t-il pas sa loi dès la naissance ? Je remarque néanmoins que le premier espace mondialisé, c’est quand même le corps noir à travers le commerce triangulaire.
Votre écriture, dans son rythme, est proche du jazz…
Koffi Kwahulé. Un artiste capte le tempo de son époque, sa vibration, ses rêves. En Afrique, je n’écoutais pas de jazz. C’est ici que j’ai commencé. Peut-être parce que le jazz est lié à la conscience diasporique de l’écartèlement. Cette musique repose sur une perte det la résistance à cette perte ensuite. Je suis en France depuis vingt-neuf ans. À un moment, tu te rends compte que tu n’es plus tout à fait l’Africain que tu étais et en même temps que tu n’es pas devenu européen. Le jazz naît de cet écartèlement, non pour le remplir mais pour le célébrer. Les premiers orchestres de jazz accompagnaient les gens au cimetière. Le jazz est thérapeutique pour moi.
(1) C’est au Lavoir moderne parisien, 35, rue Léon, 75018, Paris. Métro Château-Rouge. Réservations au 01 42 52 09 14. Tarif plein : 15 euros. Tarif réduit :10 euros. Abonnés : 5 euros. Entrée libre pour
les lectures.
Entretien réalisé par Muriel Steinmetz
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