Editorial par Maurice Ulrich
Farce et dindons
Boris Johnson, surnommé par certains dans son propre pays Boris le Bouffon, est donc devenu maire de Londres. Voici deux semaines Gianni Alemanno, ancien fasciste avoué, relooké en conservateur pour la cause, devenait maire de Rome. L’histoire a parfois des allures de farce tragique dont les peuples sont les dindons. Deux capitales, l’une au prestige immense de par son histoire et celle de la gauche italienne, l’autre non moins prestigieuse, première place financière d’Europe, ville cosmopolite et créative, viennent de se donner à des droites aux accents populistes, sécuritaires et acquises à l’ultralibéralisme. Dans ces deux grandes villes de cet Occident dont on chante jusqu’à l’aveuglement les vertus, les quartiers populaires ont voté à droite, comme une partie de ceux que l’on appelle chez nous les bobos, sensibles aux questions de société, mais économiquement acquis au libéralisme.
Chacune de ces deux élections a eu ces caractéristiques, mais comment ne pas remarquer l’usage fait à Rome de deux viols impliquant des étrangers. À Londres, Boris Johnson dès le soir de son élection évoquait le meurtre d’un jeune de quinze ans, par arme blanche, dans le sud de la capitale. Ces problèmes existent bien sûr, mais on sait comment le thème de la sécurité a été utilisé en France par Nicolas Sarkozy, entraînant sur ce même terrain son adversaire socialiste. Depuis un an, dix élections générales ont eu lieu en Europe. À l’exception de l’Espagne, la droite l’a emporté en France donc, en Italie et elle garde le pouvoir en Estonie, en Finlande, en Pologne, en Belgique, au Danemark, en Grèce, en Irlande. La droite, ces droites, ont joué sur le désarroi des plus fragiles confrontés à la mondialisation, sur la peur de l’immigration en la liant à l’insécurité, sur les craintes engendrées par la construction européenne en termes de dumping social, utilisant sans vergogne les effets mêmes de leurs choix politiques…
Mais les victoires de la droite ne disent pas pourquoi les gauches perdent, ou ne gagnent pas. À Londres, Ken Livingstone, le maire sortant, était surnommé Ken le Rouge. Mais outre que son sort était lié à celui du Labour de Tony Blair puis de Gordon Brown, il envisageait aussi d’augmenter les impôts des plus pauvres dans un contexte de baisse du pouvoir d’achat, de protection sociale en miettes. En Italie, le candidat de la gauche, Walter Veltroni, était l’ancien maire de Rome. C’est lui qui, pendant la campagne, avait déclaré : « Nous sommes réformistes, non de gauche. »
Si les droites gagnent alors, c’est peut-être que les gauches, par glissements progressifs, ont brouillé leur image et leur vocation, oublié les perspectives de changement dont elles devraient être porteuses pour rivaliser avec les droites, sur les mêmes terrains, sans jamais remettre en cause les choix économiques. De ce point de vue, le ralliement des forces sociales-démocrates comme des forces de droite à l’Europe du libre-marché, leur adhésion généralisée au modèle libéral, avec çà et là des nuances protectionnistes, voire nationalistes, ont signifié sans doute à des dizaines de millions de citoyens qu’il n’était pas d’autres chemins et que la politique ne pouvait rien changer. Et là où il existait d’autres forces à gauche, en Italie comme en France, la bipolarisation entre les deux grands courants qui se disputent le pouvoir a sans aucun doute fait le reste en suscitant un vote apparemment utile à ce qui leur restait de valeurs.
L’Europe est de nouveau face à son destin. Les récentes manifestations à l’appel des syndicats européens sur les salaires, les solidarités d’une entreprise à l’autre témoignent de ce que des forces existent pour d’autres choix, qui contestent la soumission de l’économie et de la vie sociale au capitalisme. Qu’il faut reconstruire de la politique et des forces vraiment de gauche.
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