l’Humanité des débats. Inflation
« Que l’État redistribue son bonus fiscal aux salariés ! »
Par Dominique Plihon, président du conseil scientifique d’ATTAC.
Quelle est l’origine de l’inflation actuelle des prix à la consommation ?
Dominique Plihon. Il y a plusieurs origines. D’abord, la pénurie de matières premières, avec une montée en puissance de la demande du côté des pays émergents. Pour les matières premières alimentaires, cette pénurie est aussi liée aux agrocarburants auxquels sont consacrées de plus en plus de surfaces cultivables. L’autre grande cause, c’est la spéculation. Les investisseurs et les spéculateurs internationaux se sont reportés sur ces marchés de matières premières, après la crise des subprimes dans l’immobilier aux États-Unis. Les opérateurs passent sans entrave d’un marché à l’autre pour accroître leurs plus-values. Quelle est la part de la spéculation dans la hausse du prix des matières premières ? On peut l’estimer au minimum à 20 %. Mais cela dépend des produits et des marchés. Au Brésil, la moitié de la hausse du prix du riz serait d’origine spéculative.
Comment répondez-vous à l’idée qu’il y aurait un cercle, vicieux pour certains, vertueux pour d’autres, entre inflation et hausse des salaires ?
Dominique Plihon. Il va y avoir au 1er mai une revalorisation du SMIC (+ 2,3 %) du fait du report obligatoire de l’inflation. Certains croient pouvoir en déduire que l’inflation serait bénéfique aux salariés, au moins à court terme, ou encore qu’une hausse des salaires entraînera toujours, en retour, une nouvelle inflation. Cela permet de justifier par avance auprès des opinions publiques la pression des entreprises sur les salaires. Or ne perdons pas de vue, d’abord, que cette pression est déjà la règle aujourd’hui. Dans le cadre de la mondialisation, on connaît les outils utilisés pour abaisser le niveau des salaires : le chantage à la délocalisation, etc. La spirale de hausse des prix et hausse des salaires n’existe plus depuis plusieurs décennies. La hausse du SMIC évoquée ne fera, au mieux, que combler une perte de pouvoir d’achat enregistrée dans le passé du fait de précédentes hausses de prix.
On entend dire aussi que l’État aurait intérêt à une certaine inflation. Qu’en est-il ?
Dominique Plihon. C’est vrai que la hausse des prix, par le biais de la TVA, rapporte des recettes fiscales. La vraie question est celle de l’utilisation de cet argent. On devrait exiger de l’État qu’il redistribue ce bonus fiscal aux salariés, puisque l’accélération de l’inflation pèse sur les salaires. Ce n’est absolument pas en pratiquant l’austérité salariale, comme le préconise avec entêtement la BCE, que l’on combat efficacement l’inflation puisque celle-ci repose, au final, sur des causes exogènes liées à la demande des pays émergents.
Quelles sont les solutions ?
Dominique Plihon. Il faut d’abord relativiser la prétendue dangerosité d’une inflation à 3 % ou même 3,5 % d’inflation. Aujourd’hui, la politique menée en Europe est plutôt déflationniste, en ce sens que les salaires, notamment dans la zone euro, ont évolué moins vite ces dernières années que les gains de productivité et l’inflation. Concrètement, le pouvoir d’achat distribué dans l’économie « réelle » est moindre que ce qui est souhaitable pour maintenir la demande. Donc il n’y a aucun risque qu’un ajustement des salaires sur les deux variables que sont les gains de productivité du travail et l’inflation se traduise par un regain d’inflation. Cela permettrait tout juste de rattraper les pertes de pouvoir d’achat. Au-delà, si la BCE veut vraiment lutter contre l’inflation, elle devrait différencier les financements qu’elle octroie, pour pénaliser la spéculation et favoriser au contraire les investissements productifs.
Entretien réalisé par L.E.
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