La révolte des salariés sans papiers
Pas de confit de canard au menu de Chez Papa, hier, mais une grève des fourneaux. Vingt-six cuisiniers de la chaîne parisienne de restaurants du Sud-Ouest occupaient la maison mère, dans le 10e arrondissement de la capitale, depuis 8 heures du matin. À l’exception de trois d’entre eux, tous sont sans papiers et travaillent depuis parfois dix ans pour l’enseigne gastronomique. Tous en contrat à durée indéterminée, ils paient leurs cotisations, leur loyer, leurs impôts. Mais, eux, n’ont pas de primes. « Même s’ils travaillent comme des fous. »
Une première en France
Cette action, organisée par la CGT, est une première en France. Elle s’inscrit dans un mouvement d’ampleur qui touchait, hier, une vingtaine d’entreprises dans cinq départements d’Île-de-France (voir carte). Au total, deux cent quarante-trois salariés de différentes professions, selon Francine Blanche, secrétaire confédérale de la CGT chargée des droits des salariés et des migrants, se sont mis en grève illimitée. Restauration, vêtements, travaux publics, transports, sécurité, nettoyage, centrale d’achat, jardinage, services à domicile… autant de secteurs d’activité qui emploient, la plupart du temps sciemment, des travailleurs en situation irrégulière. « La majeure partie des gens qui sont dans ces boîtes, ce ne sont pas des Blancs. À ce prix-là, il n’y a que les Noirs et les Arabes pour accepter de travailler », rappelle un salarié.
« On ne peut pas continuer à travailler dans ces conditions. On n’a pas le droit à la parole », explique Diakité Amara, Chez Papa depuis huit ans. « La hotte de cuisine est en panne et ils ne veulent pas la réparer parce que, de toute façon, on n’a pas le choix », témoigne son collègue Camara Fodié. Originaires du Sénégal, du Mali ou de Mauritanie, les cuisiniers de Chez Papa travaillent avec de faux titres de séjour de dix ans, qu’ils payent jusqu’à trois cents euros. « On les achète à des trafiquants qui les obtiennent parfois par des policiers. Les employeurs sont au courant. La Sécurité sociale aussi. Ils s’en foutent, l’essentiel est que l’argent rentre. Et c’est nous qui faisons tourner la boîte », dénonce l’un d’eux.
Fondateur des restaurants en 1989 et toujours propriétaire de trois d’entre eux, Bruno Druilhe nie évidemment ces accusations. « Ce sont les gens que m’envoient l’ANPE ou les bureaux de recrutement quand je les appelle. Je ne suis quand même pas responsable s’ils ont de faux papiers. Je ne suis qu’un artisan, mon souci est d’apprendre un savoir-faire », avance-t-il, s’affirmant prêt à collaborer avec la CGT. Adhérent du syndicat de restaurateurs Synhorcat, Bruno Druilhe attend de savoir sur quoi le dialogue entre son organisation patronale et le gouvernement va déboucher.
Selon Olivier Villeret, de la CGT Paris, « la police s’est rendue sur tous les sites occupés et a transmis ses rapports au gouvernement qui est forcément au courant. On attend un signe et on se prépare à passer la nuit sur place », précise-t-il. Les grévistes n’ont plus rien à perdre. « Quand on nous a parlé de la CGT, nous avons d’abord eu peur de nous syndiquer. Un collègue nous a encouragés et on s’est tous lancés », raconte Dramé Adama, chef cuisinier régularisé en 2001 mais en grève par solidarité.
Smail Si Mohammed, lui, est algérien. Embauché Chez Papa en 2005 comme plongeur, il s’est vu refuser le renouvellement de son titre de séjour d’un an en mars dernier alors qu’il est en France pour raison médicale. « Mes soins ne sont pas terminés mais la préfecture a estimé que j’étais guéri. » Le restaurateur a rompu son contrat de travail mais Smail a déposé un recours.
« Les précédentes luttes ont fait sortir les sans-papiers de la clandestinité, souligne Rémy Picaud, de la CGT commerce. Ils ont fait la démonstration qu’ils sont des parties prenantes de l’économie du pays et qu’ils contribuent à la richesse de leurs patrons. » Mais quand la situation irrégulière d’un de ses salariés est flagrante, l’employeur ne prend pas de risque. « Quatre personnes ont déjà été licenciées après leur arrestation », affirme le personnel de Chez Papa. « On sait qu’il sait mais on n’en parle pas. Quand c’est tendu avec le patron, il sait que le problème sera vite réglé puisque tu es obligé d’accepter. », résume Issagna Traoré, responsable de cuisine dans le 14e arrondissement, pour un salaire mensuel de 1 400 euros quand ses collègues doivent se contenter de 1 200 euros pour trente-neuf heures hebdomadaires.
Une partie de cache-cache
« Quand tu es sans papiers, les conditions de travail sont plus difficiles parce que tu n’as aucune liberté. C’est une partie de cache-cache pour aller travailler et il y a beaucoup de choses que tu ne peux pas faire. Tu te sens dévalorisé et tu subis plus de pression. Certains ont fait des démarches administratives mais ont été déboutés. À présent, on lance une action collective, parce qu’on en a ras le bol. Il faut stopper tout ça. À Buffalo Grill et à la Grande-Armée, ils ont obtenu leur régularisation, pourquoi pas nous ? » s’interroge Issagna Traoré.
Une question que posent également les agents de sécurité des magasins Fabio Lucci dont la grève, entamée le 27 mars, n’est pas pour rien dans l’aboutissement de la convergence des luttes qui s’est manifestée hier. Aujourd’hui, à 18 heures, ces autres sans-papiers appellent à un rassemblement de soutien devant la boutique de l’avenue Jean-Jaurès, au métro Porte-de-Pantin, à Paris.
Ludovic Tomas
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