68 votre mémoire au pouvoir
17 mai 1968 - 19 heures Air France Orly fret
Jean-Claude Chazottes syndicaliste retraité Air France.
C’est après 3 semaines de travail où je venais d’être embauché comme magasin nier que, nouvel arrivant de ma province comme de nombreux jeunes de cette époque, je découvrais ma première grève dans mon nouvel emploi.
Il est vrai que l’on pouvait sentir que quelque chose se passait ou allait se passer dans ce joli mois de mai 1968. Les semaines précédentes étaient ponctuées de divers événements qui, à mes yeux de provincial, allaient changer ma nouvelle vie. Et il faisait si beau temps que toutes les senteurs des fleurs (acacias, tilleuls) s’étaient mêlées.
Les « descentes à Paris » en Simca Aronde P60 (habitant dans le Val-de-Marne) avec mon copain, lui aussi nouvel embauché, nous faisaient découvrir ce nouveau monde. Nous nous garions assez loin des événements afin que notre véhicule ne subisse quelques désagréments et nous continuions à pied ou en métropolitain (l’ancien, en bois) nos promenades à travers Paris.
Là, ces jours précédants « la grande grève », nous nous étions promenés et avions rencontré les « événements », autour de la fontaine Saint-Michel et du « boul’Mich », dans le Quartier latin, poursuivis par les fameux CRS, au cri de « CRS, SS », prenant au passage une photo pour une étudiante de rencontre, sur le pont qui allait vers Notre-Dame.
Le 17 mai, un vendredi, je travaillais d’horaire d’après-midi, en semaine de 44 h 30, mon contrat de travail en faisait foi, quand un brouhaha venant des pistes entra comme un ouragan. C’était les « manuts », les bagagistes, qui arrivaient par centaines et envahissaient le hall du magasin et, se mélangeant à nous, décrétaient l’arrêt de travail, annonciateur d’une grève de 3 semaines.
Je regardais cela de mes yeux incrédules, dans ma situation de jeune salarié de courte durée, découvrant que dans le milieu de travail ça « bouillonnait » aussi !!!
Voyant que tout s’arrêtait autour de moi dans ce magasin de tri du fret d’Air France, je ne tardais pas à faire « comme tout le monde » et me sentir solidaire de ce mouvement général.
Il ne fallut pas longtemps pour que dès ce soir-là la grève avec occupation soit décrétée et que l’on demande aux membres de la direction de quitter les lieux et leurs bureaux, où ceux-ci attendaient dans l’expectative. Notre chef, M. Huant - dit le chat (les surnoms étaient fréquents) -, dut quitter sur l’injonction des grévistes son bureau « douillet ». « M. Huant, il faut partir ! ! ! ». « Oui, ouiii ! », furent les seules paroles qui le virent rapidement disparaître, jusqu’à la fin de la grève.
La grève décidée se fit avec occupation jour et nuit en fonction des horaires déjà établis et dura jusqu’au 5 juin.
Nous touchions le 30 mai un acompte en liquide, la paye se faisait ainsi (il n’y avait pas encore de compte bancaire obligatoire), et nous participions aux différentes manifestations. Les militants syndicaux, principalement ceux de la CGT, premier des syndicats, appelaient à l’adhésion. Notre service était syndiqué à 70 %, mais je n’adhérerais que l’année suivante, en 1969, et depuis je suis toujours à la CGT.
Les principales conquêtes de cette grève, qui se termina en apothéose avec un retour en défilé pour rendre les locaux à la direction, se traduisirent par :
- L’augmentation des salaires de 30 % en prenant en compte les nouveaux acquis (prime de transport), la fin des abattements de zone pour les provinces.
- l’obtention du 14e mois.
- le retour aux 40 heures en 4 ans.
- le paiement des jours de grève.
Sans compter la reconnaissance de la section syndicale et de nombreux autres acquis.
Je crois toutefois que nous n’avons pas suffisamment mis à profit la nouvelle situation dans laquelle on se trouvait et qui aurait dû nous permettre d’aller plus loin. Ce fut un moment de haute intensité où la parole fut libérée et où tout ne serait plus jamais « comme avant ». Nous avions l’impression que l’avenir était devant nous et que tout devenait possible. Toutefois, les élections qui suivirent ne confirmèrent pas ce que nous attendions du mois de mai et nous rappelèrent que le vieux monde était toujours là.
Les années 1970 qui suivraient allaient nous donner du baume au coeur et indiquer que la lutte payait, mais que nous devions continuer à nous battre. Je devins adhérent du PCF en 1972 et le suis toujours, depuis « sans interruption ».
L’Odéon occupé, la Sorbonne occupée, le Lion de Denfert sur lequel nous grimpions, les voitures enflammées par « je ne sais qui », la parole libérée, tous ces moments où nous avions l’impression de prendre le pouvoir, les radios alarmistes, les rumeurs, tout cela créait une ambiance survoltée, sans compter le jour où disparut le général de Gaulle, parti on ne sait où ?
C’était tout cela que j’ai vécu avec d’autres, je n’étais pas aux grandes manifs étudiants-salariés, j’ai vécu le retour à Toulouse fin mai par intermèdes, sur les départementales, car les nationales étaient sans essence.
C’était un monde en révolution dans la joie et tout paraissait pouvoir arriver.
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)