Pourquoi un Printemps des poètes et comment
Par Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des poètes.
Non, le Printemps des poètes n’est pas un gadget.
À l’heure où se pose plus que jamais et de façon urgente la question du lien entre la culture, l’art, les créateurs et ce qu’on appelle désormais « le grand nombre », faute d’user encore du mot « peuple », le Printemps des poètes tente depuis dix ans de trouver les voies et les formes d’une culture populaire qui tiennent compte du contexte contemporain régi par le superficiel médiatique, la surenchère événementielle et le spectaculaire clinquant.
On ne le répétera jamais assez, le Printemps des poètes n’est ni une fin en soi ni une fête alibi. Il est un moyen parmi d’autres pour renouer les liens trop longtemps distendus entre les poètes et le « grand public ». Un grand public considéré en l’occurrence non pas comme une masse à divertir mais comme une communauté que peut rendre plus humaine l’effort de conscience qu’implique toute confrontation au poème, c’est-à-dire à l’étrangeté radicale qu’il instaure dans la langue et les représentations du réel. Formuler l’enjeu ainsi, à cette hauteur, c’est signifier un a priori qui nous paraît essentiel : il ne s’agit pas de promouvoir une idée molle et rassurante de la poésie tenue pour un ornement de l’âme mais d’offrir à tous, je dis bien à tous sans préjugé, l’occasion d’éprouver pour son compte la force d’étonnement du poème.
Quand, il y a neuf ans, Jack Lang et Emmanuel Hoog ont initié, avec André Velter et Alain Borer, cette fête du poème, certains n’ont pas manqué de soupçonner le bien-fondé d’une telle entreprise propre à compromettre la poésie dans la société du spectacle, à favoriser l’illusion du « tous poètes », à entériner une confusion des valeurs, bref à jeter le bébé avec l’eau du bain. Fort bien : ces objections ne sont pas vénielles et il ne fait pas de doute que, dès lors qu’on prétend faire sortir l’art de son domaine réservé et du cercle des initiés, on s’expose à des malentendus. Mais c’est là, voir Gramcsi, où « le pessimisme de l’intelligence ne doit pas désarmer l’optimisme du coeur et de la volonté ». Foin des grincheux, des sourcilleux, des culs serrés contempteurs de « l’action culturelle », nous pensons, pour notre part, qu’il est une voie possible entre le retrait hautain satisfait de sa marge, l’élitisme branché et l’attrape-tout démagogique qui voit de la poésie dans le moindre battement de coeur. Cette voie c’est celle par exemple de Vilar (« la fête, le texte, le peuple »), de Vitez (« l’élitaire pour tous »), celle que nous tentons avec Christian Schiaretti au Théâtre national populaire (une école de la langue vive), celle en un mot d’une éducation populaire qui cherche obstinément les moyens de donner au plus grand nombre un accès aux oeuvres poétiques les plus exigeantes d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Cela nécessite en effet la clarté et la cohérence des intentions d’une part et l’audace, d’autre part, de croire que, malgré la domination pesante du divertissement poisseux, tout un chacun est capable, pourvu qu’on ménage l’occasion de la rencontre, de percevoir la dissonance singulière du poème, l’intensité de son adresse et son exceptionnel pouvoir de cristallisation.
Songeons que de tous les arts la poésie est le plus aisément et le plus directement transmissible parce qu’elle ne requiert que le dispositif le plus simple : la mise en présence, une mise en présence dont le plus souvent le coût (un livre) et la contrainte technique (un éventuel micro) sont dérisoires. Ce qui fait obstacle en général ce sont les représentations fausses que l’on se fait du poème, notamment contemporain, objet retors, affaire de spécialistes, qui exige des instruments d’analyse spécifiques, etc. Si le comprendre c’est être capable de l’expliquer, alors en effet hélas point de salut pour le lecteur ordinaire… Raison pour laquelle le poème fait peur ou intimide. Pourtant, disait Octavio Paz, le « poème n’est pas incompréhensible, il est inexplicable ». Il faut faire admettre que le rapport du lecteur au poème est d’abord, pour le dire comme Deleuze, « du type branchement électrique ».
J’en étonnerai peut-être beaucoup en affirmant que tout l’enjeu du Printemps des poètes est là d’abord : pour réussir ce que nous voulons, que tout un chacun se sente autorisé à la poésie, en ait une pratique libre, déculpabilisée, familière, il faut convaincre de la légitimité d’une appropriation directe, nue, de la poésie. Cela implique que l’on bannisse des situations de transmission le cérémonial emphatique, la componction, le garde-à-vous théorique comme le tintamarre bravache et prétentieux d’une prétendue provocation.
Il faut de l’humilité et de la simplicité avant toute chose.
En outre, l’idée que le non-initié se fait de la poésie, constituée à partir du corpus poétique proposé à l’école, hélas ! le plus souvent gravement restrictif, qui ignore par exemple les domaines étranger et contemporain, le conduit à intégrer une norme implicite du poème qui le laisse dépourvu et réticent devant la surprise formelle qu’est nécessairement tout avatar poétique. Donc court-circuiter ces représentations partielles ou négatives se peut en donnant à lire et à entendre la poésie réelle : or la réalité de la poésie universelle, c’est l’extraordinaire hétérogénéité, l’infinie diversité de ses formes, de ses tonalités, de ses intentions. C’est pourquoi avec la petite équipe du Printemps des poètes (qui oeuvre toute l’année au service des enseignants, des éditeurs, des libraires, des bibliothécaires, pour promouvoir la lecture des poètes), nous n’avons pas de plus pressante préoccupation que de faire circuler des poèmes, qu’ils se lisent, se disent, s’affichent, passent de main en main… Tous les poèmes : le doux et le sévère, le brutal et le chantant, le savant, l’énigmatique, le populaire, de Villon à Velter, de Benezet à Darwich, de Césaire à Verheggen, de Barnaud à Heidsieck, l’oxymore en l’occurrence est fertile et propre à rendre compte de la permanente effervescence créative qui est l’essence même de la poésie. Certes, je l’ai dit, la poésie dissone, et pour cela dérange, déconcerte, exige la « révolte de l’oreille » (Aragon), et une attention subtile. Mais je fais le pari que c’est cette dissonance même qui suscite le regain d’intérêt dont elle bénéficie à coup sûr aujourd’hui. Donnons-la donc à connaître sans restriction, confiants dans son pouvoir de saisissement, c’est le mot d’ordre du Printemps des poètes qui sera ainsi ce dont nous avons besoin : une fête de la langue libre. Parce que, disait Georges Bataille, « nous n’aurions plus rien d’humain si le langage en nous devenait tout à fait servile ».
Dernier livre paru : Quel théâtre pour aujourd’hui ? Petite contribution au débat sur les travers du théâtre contemporain. Édition les Solitaires Intempestifs, 2007.
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