« L’Église catholique ne peut plus être la religion exclusive de la société espagnole »
Madrid, envoyée spéciale
L’universitaire espagnol expose les raisons pour lesquelles l’Église s’immisce dans la sphère politique.
L’Église appelle explicitement à ne pas voter pour le Parti socialiste. Comment interprétez-vous cette incursion politique ?
Julian Casanova. L’Église catholique est moins flexible et plurielle que lors des premières années de la transition, après la mort de Franco. Il y a une poussée de positions orthodoxes, accompagnées, dans le cas espagnol, de changements dans la hiérarchie, principalement avec l’arrivée de Jean-Paul II au Vatican. Quant aux affrontements avec le gouvernement, l’Église a cru à l’existence d’une bataille sur les questions morales, affectées, selon elle, par le mariage homosexuel ou lois discutées telles que l’avortement ou l’euthanasie. La hiérarchie s’est sentie perdre du pouvoir. D’autre part, elle s’est vue affectée par l’instauration de l’éducation civique, vécue comme un attentat contre le monopole de la religion catholique dans les écoles. Troisième aspect, le financement de l’Église. Ces trois thèmes, avancés comme des batailles de l’Église, contre le gouvernement constituent des points de rencontre avec le secteur le plus dur du Parti populaire avec lequel elle a des affinités.
Pourquoi le gouvernement espagnol finance-t-il l’Église ?
Julian Casanova. La Constitution de 1978 établit une séparation claire de l’État et de l’Église. À l’époque, celle-ci connaissait une certaine pluralité avec des figures comme le cardinal Taracon et un mouvement chrétien très influent de l’antifranquisme. Le gouvernement de Suarez de l’Union du centre démocratique stipule, en 1979, que l’Église tendra à l’autofinancement, surtout à travers la clause selon laquelle un contribuable peut décider, à travers sa déclaration d’impôt, de faire un don à hauteur de 0,5 % à des affaires sociales ou à l’Église. Cet accord, défavorable à l’État, s’explique : nous sommes dans les premières années de la transition. Suarez est sous la pression de beaucoup de pouvoirs fractionnistes ; l’armée menace le processus démocratique. Il fait alors le choix de ne pas tendre la situation. Cette année, la clause de financement a été élevée à 0,7 %. Par ailleurs, l’État octroie une somme considérable à l’Église chiffrée à 5 000 millions d’euros. Aujourd’hui, l’Église catholique ne peut plus dans un futur immédiat être la religion exclusive de la société espagnole, en raison de l’arrivée importante d’immigrés provenant d’Amérique latine, donc plutôt catholiques mais également évangélistes, de musulmans ou encore d’orthodoxes venus des pays de l’Est. Le maintien de la religion à l’école sera, dans le futur, un champ de confrontation car les autres religions pourront prétendre à ce même régime. Dans le champ de la morale, l’exclusivité de la catholique est remise en cause. Enfin, si l’Église catholique continue d’être financée par l’État, il arrivera un moment où les autres religions solliciteront des faveurs similaires.
Pourquoi, selon vous, la séparation de l’Église et de l’État n’est-elle pas si franche ?
Julian Casanova. Parce que l’influence du catholicisme espagnol est plus importante que ne le disent les enquêtes. Une chose est que les gens ne se déclarent pas pratiquants, autre chose est que ces mêmes personnes acceptent, par exemple, la disparition de l’enseignement concerté (semi-privé). De fait, les enfants des classes moyennes, dont la plupart ne sont pas croyantes, vont dans ces écoles au prétexte que l’enseignement y serait meilleur que dans les écoles publiques des quartiers périphériques des villes transformées en ghettos. Ce que dénoncent constamment les éducateurs. Disons qu’il y a un appui social au financement de l’éducation concertée qui sera difficile à démonter. Car l’Église a consolidé des positions sociales très importantes.
Entretien réalisé par C. Ce.
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