La chronique de Cynthia Fleury
Le modèle « solidaire » français
Auditionné par la Commission Attali, en début du mois, Pascal Lamy, directeur général de l’OMC, faisait un couplet tout aussi remarqué qu’il était trivial, sur l’articulation entre économie et taux de change. Ces deux-là se comporteraient comme un chien et son maître, en ordre inversé bien sûr, lors d’une promenade. Parfois le chien-taux de change est derrière le maître, parfois il le dépasse… en somme, ils partent ensemble et - quoi qu’on en dise et qu’il arrive - reviennent toujours ensemble. Entre les deux, la laisse a été plus ou moins leste, voire absente. Cette analogie faisait suite à un diagnostic du cas français, dénonçant un « virus de la précarité » qui a contaminé le pays, notre très nuisible intolérance à l’échec (pas faux) qui ferait de nous des talentueux irrémédiablement impotents, et puis une série de remarques plus ou moins politiquement correctes, comme celle concernant le modèle social français et son aptitude (à développer demain) de « faire du judo » avec le capitalisme, ou encore cette autre sur la nécessité de mettre en place un « Grenelle de la compétitivité », ou encore celle témoignant de la nécessité à recréer de la « solidarité collective », mais là - si j’ai bien compris - l’enjeu est effectivement de « tous se serrer les coudes » mais pour avoir moins. Là aussi une nouvelle métaphore est venue illustrer le discours : il nous faut créer un « effet canoë » et non pas un effet « porte-avions ». La différence entre les deux : dans le premier, si l’un des embarqués ne rame pas, tout le monde coule. Je laisse à vos bons soins l’art d’interpréter cette maxime libérale.
La tête enfarinée par ces manipulations visuelles et rhétoriques, j’ai tout naturellement eu envie de rappeler à ma mémoire quelque juste définition des choses. Et le livre de Serge Audier, maître de conférences en philosophie à l’université Paris IV-Sorbonne,
a su alors combler mes attentes (1). Dans cet ouvrage sont réinterrogés les fondements philosophiques de la solidarité républicaine en France et plus précisément la pensée de Léon Bourgeois, ancien prix Nobel de la paix. Et là soudainement, mais sans surprise, la définition de la solidarité est tout autre, comme celle de la société républicaine française : « la République française, c’est une démocratie républicaine. Et une république démocratique, c’est quelque chose de plus qu’une république politique : c’est un État social fondé sur la liberté de chacun et la solidarité de tous ». Ou de la différence entre démocratie libérale et démocratie sociale…
Là où la pensée de Bourgeois est pertinente, c’est dans cette volonté et conscience qu’il a de donner à la solidarité ses lettres de noblesse scientifiques. La nouvelle synthèse solidariste ne doit pas en effet être taxée d’utopie. Le but est donc de faire de la solidarité entre les êtres le « moteur de l’évolution » humaine et de rappeler que l’individu ne pourra jouir de son individualité qu’à la condition d’être un « être associé ». Pour être un, l’effort de tous est nécessaire.
Poursuivant son analyse des fondamentaux de la république sociale française, Serge Audier pointe alors au coeur du projet républicain « l’éducation nationale ». Manière de dire que scientifiquement le nom de la solidarité pourrait être « école » ou « université ». Et ça aussi, visiblement nous l’avons oublié. En effet, il n’y a pas d’éducation laïque et républicaine si elle ne crée cette « unité des esprits et des consciences ». En aucun cas, il ne s’agit de faire valoir un quelconque dogme, mais de donner en partage un socle intellectuel, moral et social commun. En d’autres termes, l’école de la République est celle qui apprend aussi la solidarité à ses élèves et qui se soucie, à côté de l’apprentissage des sciences, de l’appropriation des idées démocratiques. Au passage, Serge Audier profite de la voix de Léon Bourgeois pour rappeler que « tous les enseignements sont solidaires ». Manière de dire que le progrès du XXIe siècle passera nécessairement par la reconquête des « humanités scientifiques » et l’éradication du cloisonnement entre les sciences. On aurait aimé que Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, s’en souciât davantage lors de la rédaction de son plan pour la réforme des universités anticipant celui sur le démantèlement du CNRS.
Quant au Parti socialiste en quête d’idéologie, nul doute qu’il aurait à gagner beaucoup de la relecture de ce penseur d’un républicanisme éclairé, sachant faire de la solidarité la révolution scientifique et économique de demain.
(1) De Léon Bourgeois. Fonder la solidarité,
Collection « le Bien commun », Éd. Michalon, 2007.
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)