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Médicaments et libre-service : amis ?

vendredi 29 février 2008 / "le Patriote"

« Quand un produit est vendu devant le comptoir, vous pouvez plus facilement comparer les prix. On est dans une démarche de concurrence dont on sait qu’elle fait baisser les prix. » Cette affirmation péremptoire, on la doit à Roselyne Bachelot, la ministre de la Santé, annoncant qu’en avril prochain environ 200 médicaments non remboursés et ne nécessitant pas de prescription seront accessibles en libre accès dans les pharmacies.

C’est une première liste, sachant qu’au total 3 000 produits sont potentiellement éligibles. Concrètement, des malades - ou plutôt des clients, pourront mettre dans des paniers ou des caddies laissés à disposition dans certaines pharmacies les médicaments définis par la loi à savoir des antalgiques, des antitussifs, des médicaments ORL et dermatologiques, des spécialités indiquées en gastro-entérologie, en ophtalmologie mais aussi des produits de sevrage tabagique.

La loi ne sera pas coercitive, les pharmaciens pourront choisir de mettre en place ce libre accès ou de ne pas modifier leur agencement. Cette disposition est réellement un enjeu de santé publique. Le pharmacien doit rester un professionnel de santé et il ne peut s’avancer davantage dans les arcanes mercantiles du libéralisme économique voulu par les gouvernants actuels.

L’objectif affiché du Ministère de la santé est double.

D’abord faire baisser les prix avec cette « démarche de concurrence. » La Ministre affirme que le rôle du pharmacien sera toujours aussi important. « Les médicaments seront en libre-service dans les pharmacies, mais encadrés par un conseil personnalisé de la part du pharmacien. J’en attends une amélioration de l’information… » Comment l’information et le conseil pourront être personnalisés et améliorés dans un système où les patients seront livrés à eux-mêmes ? Le deuxième objectif est de développer l’automédication, la ministre de la Santé précisant que cette baisse de prix permettra « d’inciter les patients à se prendre en main » et « faire faire des économies à l’assurance-maladie ».

Depuis le rapport Coulomb (2007), les gouvernants se sont aperçus qu’en France seuls 6% des médicaments sont délivrés sans ordonnance contre 12% en Grande-Bretagne, 14% en Allemagne et 15% en Espagne.

Continuant dans cette logique, le rapport préconise de développer l’achat de médicaments sans passer par la case médecin afin de réaliser des économies. Il estime aussi qu’il faudrait dé rembourser progressivement les médicaments ne nécessitant pas d’avis médical et faciliter leur libre accès.

Selon l’association française de l’industrie pharmaceutique pour une automédication responsable, il suffirait que 5% des médicaments prescrits passent à l’automédication pour réaliser 2,5 milliards d’euros d’économies… mais sur le dos des malades.

En réalité cette mesure fait clairement partie de la stratégie des lobbies pharmaceutiques, de la grande distribution et des assurances privées.

Les laboratoires espèrent une augmentation des ventes

Dans les pays étrangers qui ont mis en place le libre accès ou la vente libre de médicaments, les ventes de certains médicaments ont beaucoup augmenté. Selon la très sérieuse Revue Médicale Suisse : « Aux Etats-Unis lors de la vente libre d’hydrocortisone à 0,5%, les ventes sont passées de $12 millions à $ 88 millions, se répartissant pour 70 millions en vente libre et 18 millions en prescription médicale, ces dernières ayant augmenté de 50%. En Suède, le passage en vente libre de seize médicaments a été suivi d’une augmentation de 36% des ventes. » Les laboratoires espèrent évidemment le même résultat en France.

Des compensations aux laboratoires

Dans un numéro de l’an dernier, le Moniteur des Pharmacies relatait le témoignage sous couvert de l’anonymat d’un responsable au Ministère de la Santé pour qui le libre accès de certains médicaments étaient une réponse aux laboratoires qui se plaignaient sans cesse de voir leurs produits moins remboursés, déremboursés totalement ou auxquels l’Etat impose une baisse de prix. L’augmentation du volume des ventes espérée avec le passage devant le comptoir servirait de compensation à ces grands laboratoires richissimes dont les lobbys peuvent exercer des pressions très fortes pour influer davantage dans ce sens. A terme le libre accès dans les pharmacies pourrait se transformer en vente libre en Grande et Moyennes Surfaces (GMS).

Une étape avant la grande distribution Le très influent Michel-Edouard Leclerc attend de la mesure qu’elle serve de test positif avant le passage de ces médicaments dans ses grandes surfaces. Il avait d’ailleurs déclaré le lundi 14 janvier sur RMC que ses magasins allaient vendre des médicaments. La Ministre avait tout de suite réagi qu’il n’était pas question de retrouver des médicaments entre deux boites de petits pois. Mais pour combien de temps ?

Une étape dans la privatisation de la santé publique

La volonté politique de privatiser l’assurance maladie est claire. Non seulement certains assureurs privés (AXA) ne se cachent pas des études demandées par le Ministère de la Santé pour envisager un passage du public au privé mais en outre il n’y a aucune volonté politique pour prendre à bras le corps le problème de la réduction du déficit de l’assurance maladie avec une première mesure simple : la délivrance à l’unité. Quel patient ne s’est jamais retrouvé avec une demi-boite pleine de médicaments après avoir pris son traitement ? Les laboratoires ne jouent pas le jeu du bon conditionnement. Quel est l’intérêt de mettre sur le marché des boites de 28 comprimés quand on sait que les médecins ne délivreront une ordonnance que pour la moitié ? Les économies seraient colossales et pourraient servir à mieux remboursés certaines traitements (à titre d’exemple, parmi les plus frappants, le seul sirop qui soignent les malades de la mucoviscidose n’est plus remboursé !), mais aussi le dentaire et l’optique. Ainsi, le patient « franchisé » ne serait plus culpabilisé d’être un poids pour la société en étant malade et de devoir impérativement « se prendre en main ».

A court terme le danger de cette logique libérale est terrible.

Comme aux Etats-Unis qui proposent depuis 40 ans des médicaments en libre accès, les intoxications médicamenteuses se multiplieront. Les autorités américaines enregistrent chaque année 56 000 hospitalisations causées par des effets indésirables. Les intoxications dues aux médicaments sont la 2è cause de décès « non-intentionnel » du pays avec environ 20 000 morts ! Le gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger, envisage même de faire revenir les médicaments dans un espace à l’abri du public et contrôlé par un professionnel ! Que penser alors, du ministère français de la Santé qui a fait depuis 1998, de la sécurité et du bon usage du médicament un des piliers de sa politique de santé ! Des études commandées par ce ministère démontrent à quel point la iatrogénie médicamenteuse – c’est-à-dire les effets secondaires indésirables – est couramment constatée dans les hôpitaux publiques et les coûts induits.

L’espoir

Selon un sondage du Moniteur des Pharmacies : 65 % des pharmaciens déclarent être opposés au libre accès et ne l’appliqueront pas dans leur officine tant qu’il n’y aura pas d’obligation légale. Cependant il faudra être attentif à la réalité in situ, certains pharmaciens semblent tellement éloignés de la notion de santé publique qu’ils sont prêts à tout pour augmenter leur chiffre d’affaire quitte à brader l’image de leur profession médicale donnant raison à ceux qui ne les voient plus que comme des commerçants comme les autres.

Matthias Houdant et Julien Camy

http://www.le-patriote.info/spip.php?article1334

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Tag(s) : #Santé
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