idées
Des universités réduites à la pensée unique
Les Ravages de la « modernisation » universitaire en Europe,
sous la direction de Christophe Charle et Charles Soulié. Éditions Syllepse, 2008, 292 pages, 23 euros.
Ce livre collectif, actes d’un colloque de l’Association de réflexion sur les enseignements supérieurs et la recherche, a le grand mérite d’inviter à réfléchir aux réformes en cours dans divers pays d’Europe et d’éclairer ainsi différemment les débats qui secouent le monde de l’enseignement supérieur en France. On ne peut qu’être frappé, en effet, par les similitudes des ingrédients utilisés dans les nombreux cas étudiés, jusqu’au Japon, comme s’il existait une même recette miracle pour « moderniser les universités ».
Voici donc venu le temps des universités « autonomes », « compétitives », qui s’élèvent enfin à hauteur des enjeux de « l’économie de la connaissance ». Pour imposer cet « esprit gestionnaire », il fallait d’abord instruire le procès des universités publiques, en imputant les problèmes à l’immobilisme supposé des universitaires plutôt qu’à l’insuffisance de moyens financiers et humains face à l’explosion du nombre d’étudiants. Pourtant, sur le constat, tous les articles convergent : le ratio étudiant/enseignant se détériore, le recours à des enseignants vacataires de plus en plus précarisés se généralise, etc.
Mais, pour les tenants des réformes en cours, les problèmes sont ailleurs, dans l’inadéquation des enseignements aux « demandes sociales et au marché du travail ».
Le leitmotiv est d’« élever le niveau de l’enseignement supérieur européen pour lui donner ses chances au niveau mondial ». Comment ? Partout les ingrédients sont les mêmes : « professionnaliser » les formations, évaluer les étudiants à l’aune de « compétences », mesurer non pas l’acquisition de « connaissances », trop académiques, mais des « performances », des « aptitudes », des « motivations ». Exit l’acquisition d’un esprit critique dans des « institutions indépendantes du point de vue moral et scientifique vis-à-vis de tout pouvoir politique, économique et idéologique », définition des universités consignée dans la Magna Charta universitatum, signée par les recteurs des universités européennes en 1988, à Bologne.
Dix ans ont suffi pour enterrer cette indépendance. Partout, aujourd’hui, il est fait mention d’une autonomie renforcée des établissements, au nom de la nécessité de mettre en oeuvre une « rationalisation managériale de la gestion », calquée sur les critères des grandes entreprises privées. Partout cela se solde par une hétéronomie accrue, une dépendance à l’égard de financeurs privés, et une gestion à courte vue de « l’offre de formations », évaluée en fonction d’indicateurs d’insertion professionnelle faisant dépendre la nature des diplômes de ce que quelques décideurs-managers croient être les perspectives de débouchés vers tel ou tel bassin d’emploi.
Pourtant, la professionnalisation réelle des formations, que les universités françaises ont mise en oeuvre sans attendre la loi Pécresse, n’a pas permis de faire baisser
le taux de chômage des 18-25 ans. De plus en plus de diplômés ont beaucoup de mal à trouver un emploi. Il faudra
plus que des indicateurs et critères comptables pour relever ce défi.
Peut-être réfléchir au fonctionnement du marché du travail, et cesser d’imputer
les responsabilités aux seuls enseignants et étudiants ?
À côté d’une analyse très fouillée des réformes en cours, qui mises bout à bout révèlent l’implacable cohérence des projets concoctés dans les « think tank » de l’Union européenne et de l’OCDE, les auteurs lancent des pistes pour élaborer des alternatives, nourries d’une réflexion collective et visant une réelle démocratisation du savoir. Un ouvrage salutaire pour qui veut agir et lutter contre ces ravages.
Nathalie Ethuin, sociologue
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