Bolloré, le médiavore
Aujourd’hui, à l’Équipe, doit se dérouler une assemblée générale consacrée, entre autres, au « partenariat avec le gratuit de Vincent Bolloré, Direct Soir, pour la fourniture de deux pages quotidiennes », nous explique un syndicaliste. D’ores et déjà, la société des journalistes a fait savoir « ses inquiétudes et son désaccord » face à une association qui, avec ce qu’elle qualifie d’« outil de communication personnel de Bolloré voué au publi-rédactionnel », « décrédibiliserait notre journal et ses journalistes ».
Étonnamment, la semaine dernière, pour le premier anniversaire de Matin Plus (devenu pour l’occasion et pour des raisons commerciales Direct Matin Plus), Bolloré, entouré des patrons de la presse régionale et flanqué de celui du Monde, Éric Fottorino, avec lequel il réalise en partenariat ce gratuit francilien, n’évoqua pas ce nouveau mariage.
Presque timide, il se contenta de répondre que son projet de gratuit du week-end était « toujours d’actualité » et n’évoquera que du bout des lèvres le lancement prochain de deux nouvelles déclinaisons de son gratuit du matin (à Toulouse et à Strasbourg) dont il pense qu’il sera, en passant à « 450 000 exemplaires cet été », rentable « avant l’heure, c’est-à-dire avant 2012 ». Et de renvoyer - un comble ! - vers son bras droit, Michel Calzaroni, pour le détail du contrat de distribution qu’il a décroché avec la RATP.
Certes, Éric Fottorino n’était guère plus prolixe. Écartant l’idée de revenir à un partenariat à 50/50, il assurera le minimum syndical en se félicitant d’une collaboration qui « nous met en contact avec un lectorat plus jeune ». Et de balayer toute question sur la censure l’an dernier d’un article fourni par Courrier International au prétexte qu’il était « désagréable pour la France ». « Tout est en ordre maintenant », nous dit-on. Oubliées, les polémiques : « une centaine » de journalistes du « quotidien de référence » accepte désormais de travailler pour le gratuit de Bolloré : « ça paye bien. Et puis c’est la certitude d’être lu », osent les plus cyniques.
Que Fottorino, alors en pleine guerre de succession, ait la tête ailleurs, on peut le comprendre. Mais que Bolloré se fasse aussi discret ne pouvait que surprendre. Surtout avec une actualité aussi chargée ! Ainsi, interrogé sur son projet d’acquisition avec l’ancien patron de l’AFP, Bernard Eveno, du service France de l’agence de presse anglo-saxonne AP (Associated Press), il rétorque : « On m’a demandé de mettre de l’argent. J’ai accepté. » Une discrétion qui ne fait qu’exacerber la « méfiance » des syndicats d’AP qui, hier, après un CE, devaient revoir Eveno : « On veut des garanties financières et éditoriales, nous dit-on. D’autant qu’on sent que Bolloré ne va pas rester partenaire dormant très longtemps. »
De fait, depuis qu’il a prêté son yacht et ses avions à son ami Sarkozy, Bolloré suscite un regain d’intérêt. Et, évidemment, de méfiance. Ainsi n’évoqua-t-il pas, lors du premier anniversaire de Direct Matin Plus, la nouvelle campagne publicitaire de sa chaîne Direct8.
Peut-être pour éviter que l’on n’évoque le passage à la trappe fin janvier de l’émission 88 minutes consacrée à un sujet brûlant : « Sarkozy et les femmes ». « Officiellement, il y a eu un problème technique. Un problème de mélangeur. Sauf que le mélangeur en question n’est jamais tombé en panne, explique-t-on du côté de la CGT, et que le sujet était programmé depuis au moins trois semaines. Mais on sait que tout ce qui touche à Sarkozy dérange. »
Pour vivre heureux, vivons caché ? Est-ce pour cela que les articles dans les gratuits de Bolloré ne sont pas signés ? L’explication serait un tantinet plus « juridique », nous confie-t-on. Patiemment, présent dans la pub (notamment avec Havas, qui, hier, a annoncé un chiffre d’affaires en 2007 de 1,5 milliard d’euros, en croissance de 7%), les gratuits, la télé, les sondages, Internet et même Médiamétrie, celui qui a lorgné sur Libération et la Tribune fait, en toute discrétion, son trou. Le problème, c’est que ça se voit.
Sébastien Homer
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